Un livre sauve, par Fabrice Gaignault, écrivain

Janvier 1945, Auschwitz

« Ils étaient condamnés à mort puisqu’il ne devait pas y avoir de témoins. Les Allemands avaient agi ainsi à Lublin où ils avaient exécuté tous les malades qui ne pouvaient pas marcher. » (F Gaignault)

Il arrive qu’un livre sauve la vie de celui qui le lit.

Allongé sur son grabat, dans le Revier du camp d’Auschwitz III-Monowitz – les baraquements de l’infirmerie -, alors qu’il souffre de scarlatine, Primo Levi, au plus mal, reçoit un livre.

Le 11 janvier 1945, un médecin grec le lui a négligemment jeté, le provoquant de façon ignominieuse, persuadé qu’il allait mourir : « Tu me le rendras plus tard. »

Ce livre reçu comme on gifle un cadavre va lui redonner vie.

Raconté dans Si c’est un homme (Se questo è un uomo, 1947), cet épisode de la vie en enfer de l’ingénieur italien a généralement été oublié, mais il est essentiel.

Dans sa fièvre, le matricule 174517 ressuscita au contact des mots, des phrases, de l’imaginaire d’un auteur français, son esprit s’évadant quelques instants de la pensée assassine, du comptage, des chiffres symbolisant l’infecte logique nazie.  

Dans un ouvrage aussi bref que saisissant, Un livre, Fabrice Gaignault s’est souvenu de ce moment où Primo Lévi s’échappa de l’abîme en ouvrant un livre racontant… un sauvetage de marins bretons, Remorques, de Roger Vercel – prix Goncourt 1934 avec Capitaine Conan.  

Son ami Mario Rigoni Stern dira de lui, dans L’Histoire de Mario : « C’était un homme qui portait tellement de tristesse dans son cœur, qui essayait de l’apaiser grâce à la science et la poésie. »

Charlotte Delbo et Varlam Chalamov eux aussi, rappelle Fabrice Gaignault, furent sauvés par des livres.

Dans l’angoisse d’être abattu d’un instant à l’autre par le Sturmbannführer Franz Xaver Kraus ou ses sbires, Primo Levi parvint à lire.

Sturm, la tempête.

Les Russes bombardaient le camp, la désorganisation était générale.

Dehors, il faisait un froid extrême.

Remorques commence ainsi : « L’ouragan cernait la chambre. »

Ulysse naufragé avait survécu, pourquoi pas lui ?

« Il lut Remorques pratiquement d’une traite, restant éveillé toute la nuit, non pour passer le temps mais parce que les mots qui défilaient devant ses yeux étaient une victoire sur l’indicible. »

Les kapos avaient avili la langue, la littérature la redressait en dignité.

« Chien de lisard » (expression jetée en opprobre par son père à Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir), Fabrice Gaignault fut lui aussi, confie-t-il en introduction, sauvé par la lecture.

Ce sera peut-être l’objet d’un prochain texte personnel.

Un livre remorque.

« Le camp est libéré par les troupes soviétiques le 27 janvier, alors que Levi est sorti de l’infirmerie avec deux survivants afin d’enterrer le premier mort de leur salle. »

Il ne faut pas la raconter maintenant, mais l’épilogue de Un livre est sidérant.

Procurez-vous ce petit volume, il est important.

Mais, qu’est-ce que la littérature pour les éditions Arléa (Anne Bourguignon) ?

La préservation et la transmission de l’indemne dans une époque entrée dans une surenchère de brutalité.

Fabrice Gaignault,Un livre, collection « La rencontre » dirigée par Anne Bourguignon, Arléa, 2025, 102 pages

https://www.arlea.fr/Un-livre

https://www.leslibraires.fr/livre/24583205-un-livre-fabrice-gaignault-arlea?affiliate=intervalle

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