
©Henri Kisielewski
Lauréat 2023 du Prix Maison Blanche publié aux éditions Le Bec en l’air, Non Fiction du franco-britannique Henri Kisielewski est une recherche en cinquante photographies sur la réalité et ses dérèglements possibles.
On pourrait croire que tout est de l’ordre de l’imaginaire, mais non, ce qui vient à nous est parfois bien plus surprenant, étrange, drôle ou dérangeant que ce que notre cerveau est capable d’inventer.
Les Non Fiction de l’artiste sont en quelque sorte des fictions supérieures, une façon d’entrer par le haut dans un régime de réalité outrepassant la surface quotidienne pour en révéler la part de surréalité ordinaire – avec une pointe d’humour british.

©Henri Kisielewski
Il ne s’agit pas d’aller vers le plus saugrenu ou le plus stupéfiant, mais de percevoir des décalages, une sorte d’inquiétante étrangeté freudienne.
Publié sous belle couverture cartonnée faisant songer à quelque indienne de Marseille, ou de toile de Jouy-en-Josas, cet ouvrage se regarde à la fois dans la singularité de ses images, et dans l’ensemble qu’elles constituent, comme un continent à la dérive.
Les contextes ne sont pas donnés, on ne comprend pas tout, et tant mieux, il faut simplement quitter la raison raisonneuse pour atteindre les rives du rêve éveillé.

©Henri Kisielewski
Trois petites filles, des jumelles, gamines des rues un peu rebelles, un peu stars déjà – des triplettes comme on le dit aussi en pétanque.
Une voiture de luxe bâchée dans un garage.
Une croix christique surplombant Trouville.
Non Fiction fonctionne telle une machine mentale, non pas infernale comme chez Cocteau, mais comme une structure produisant des lignes de sens à la fois pleines et énigmatiques.

©Henri Kisielewski
Intérieurs et extérieurs, fermetures et ouvertures, humains et objets, qu’on suppose cependant dotés de personnalités.
Ainsi ces trois chaises en velours conversant dans un théâtre. Bavardage, commérage, pépiage.
Une route conduisant aux Ténèbres.
Le beau visage ridé d’une messagère aux yeux bleus.
Le plein des fruits et le mur troué.
La barbe du sage et l’ordinateur obsolète calé contre des piles de papiers usés.

©Henri Kisielewski
Un drap qui s’envole et un oiseau de magicien tenant sur l’arête d’un doigt.
Visage d’une femme de petite taille surmonté de roses et visage d’une femme de grande taille caché par la même fleur.
Non Fiction se lit dans ses diptyques – une image par page, il faut associer entre les blancs -, ses montages internes, et la clarté aveugle de ses horizons.
On se fait des films, l’esprit s’agite, mais au fond il faut accueillir les signes comme autant de points d’impact dans une vitre épaisse qui pourrait être celle de notre conscience journalière.

©Henri Kisielewski
La fantaisie de Non Fiction touche, elle allège tout en déplaçant les certitudes.
On tombe d’une falaise mais l’on ne chute pas.
Un couple de femmes s’enlace, des chevaux jouent, une tenture porte des lunettes.
C’est le début du reste de ta vie, ou une forme de paradis trouble préfigurant notre prochaine existence.
En chaque image de Henri Kisielewski, une montgolfière se lève.

Henri Kisielewski, Non Fiction, texte (français/anglais) Mariama Attah, Henri Kisielewski, édition Fabienne Pavia, Henri Kisielewski, graphisme Melanie Mues, Le Bec en l’air, 2025, 96 pages
https://www.becair.com/produit/non-fiction/

©Henri Kisielewski