
©Ramak Fazel
« la lumière est silence, puis la lumière est bruissement : çà et là, les premières sporadiques réactions chimiques, l’éclosion des phénomènes, l’eau, l’altération profonde et superficielle des températures, la photosynthèse, la première molécule organique et tout ce qui en découle : la matière profonde de la lumière est progressivement en expansion : elle est eucaryote puis vertébrée, mammifère, arboricole, herbivore, carnivore et omnivore »
Livre à l’écriture brillante – une voix de tête, un flux verbal, un monologue intérieur ininterrompu sous forme de confession -, Palerme, de Giorgio Vasta, propose une traversée de la vie de son auteur par le biais de la lumière des villes où celui-ci a vécu.
Accompagné des photographies couleurs de Ramak Fazel, ce livre singulier commence par une forme d’aphasie : « En 2001, tout juste passé la trentaine, j’ai commencé à faire l’expérience d’une métamorphose. Quand je parlais à quelqu’un, tout d’un coup mon propos s’emballait ; j’essayais de la maîtriser mais en vain, les phrases s’étiraient hors de ma bouche, de plus en plus filamenteuses, la syntaxe se cabrait, ruait et finissait par me désarçonner, alors, très gêné par la façon dont mon interlocuteur me regardait, je devenais muet et je baissais les yeux, j’étais accablé mais je sentais aussi que j’étais content que mes paroles se dissolvent, car tel est leur destin après tout. »
C’est d’abord une « verbigération à voix basse », puis une extinction : ne plus parler, n’avoir plus rien à dire, mais tout à écrire.

©Ramak Fazel
Nous sommes des particules photosensibles, la lumière nous informe, déforme, reforme et métamorphose, Palerme est une quête, l’amie du narrateur, Chiara, possédant un logiciel permettant, en fonction des dates, saisons, heures de la journée, de modéliser la lumière spécifique d’un lieu.
Turin : « un assemblage de minéraux sombres constellés de miroitements, on arpente les rues pour rester dans le mirage, pour voir et simultanément ne pas voir, parce que cette lumière est ténébreuse, l’obscur étincelle et irradie »
Berlin et Turin : « ce sont toutes les deux des lumières métalliques surgies d’une usine sidérurgique céleste »
Istanbul, l’été : « lumière écailleuse, lézardée, une masse brillante parsemée de minuscules lésions »
Prague, au printemps : « lumière si saturée qu’elle en devient palpable, des particules pouvant être saisies entre les doigts »
Reykjavik, deuxième quinzaine de juin : « une lumière qui est la genèse de la lumière, parce que l’Islande est le point où la lumière de la planète prend naissance, chaque seconde de lumière islandaise est la première cellule à partir de laquelle les rayons s’étendent au hasard »

©Ramak Fazel
Avant d’arriver à la lumière de Palerme, ville natale de l’auteur – et aux mythèmes autobiographiques -, il faut ces détours, ces géographies de la lumière – aussi de Split, Valence, Saint-Pétersbourg, Kinshasa, Detroit, Berne, Bombay -, ces contournements.
« j’avais compris que tout ce que je désirais, c’était faire miens quelques instants de lumière disparus dans le temps : j’avais besoin de revenir à ces instants : de les voir : d’en voir la lumière (…) la seule chose vraiment présente, constante, pressante était mon obsession pour la lumière »
Trouver notre lumière, nos points de lumière favorables, féconds, nourriciers, est un enjeu existentiel, comme celui de comprendre la logique des particules nous ayant touchés.
Gouttelette de sperme tombant sur le vieux parquet, vieille pellicule cinématographique, chemins et épuisements de la lumière.
Aller au cinéma, contempler le faisceau de lumière fusant depuis la cabine de projection, aimer les œuvres où la lumière est sauvage, âpre, sans artifice – belles réflexions de l’auteur sur les films de John Cassavetes, Robert Bresson, films d’horreur ou porno.
Mais la lumière de Palerme, ce sont aussi les photographies au Rolleiflex de Ramak Fazel intitulant son corpus City of Phantoms : images baroques, bourrées de vie et parfois de vide, vitalité et inventivité du peuple, élégance baroque, folie douce, énergétique des couleurs.
« un jour Ramak m’avait dit que Palerme était pour lui une ville composée d’une myriade de spores volatiles qui n’engendraient jamais une image lisible, ou peut-être, avait-il dit, Palerme était comme le dinosaure : une chose inconnue et inconsciente, antérieure à notre structure »
Et toi, cher lecteur, chère lectrice, quelles sont les lumières et images de ta vie ?

Giorgio Vasta & Ramak Fazel, Palerme, Une autobiographie dans la lumière, traduit de l’italien par Louise Boudonnat, 2026, 130 pages
https://editions-verdier.fr/auteur/ramak-fazel/
https://editions-verdier.fr/auteur/giorgio-vasta/

©Ramak Fazel