
La maison démontable, 1920, Buster Keaton
Faut-il penser comme Henri Michaux, cité en exergue par Parick Roegiers dans Guide anachronique de la maison : « »Celui qui n’accepte pas ce monde n’y bâtit pas de maison » ?
Constamment se déplacer, comme Rilke ou Nietzsche, refuser de s’établir, est-il le gage d’une pensée libre et d’une non-appartenance supérieure ?
Est-ce un désir nihiliste, ou simplement antibourgeois ?
Est-ce une attitude de dégagement fondamental, à la façon d’un moine errant zen ?
Le roi Ulysse met vingt ans avant de rentrer dans son île d’Ithaque, son royaume, et de planter sa rame.
Avec Guide anachronique de la maison, l’auteur belge nous propose douze manières d’habiter, douze demeures d’écrivains et artistes de renom, douze identités.
Nous sommes dans la Haute-Lande chez Jean-Paul Kauffmann, aux Tilleuls, dans un lieu qui semblait l’attendre depuis toujours.
Chez Beckett, à Ussy-sur-Marne, dans une maison sans apprêt construite en 1953, une demeure « impersonnelle et pratique » presque sans vue, pelouse bien tondue, interdite aux taupes. Il y vient généralement seul, y écrit, écoute de la musique classique, y regarde des matchs de rugby. C’est un royaume de solitude, entouré d’un mur de parpaings érigés après l’attribution du prix Nobel de littérature en 1969, et d’un « kilomètre de fils de fer barbelés ». C’est une maison-repoussoir, un geste métaphysique, une déclaration de silence.
Chez le plasticien Jean-Pierre Raynaud, à La Celle Saint-Cloud, s’y livrant à une expérience radicale. « En 1970, écrit Patrick Roegiers, La Maison se transforme en abri. Elle devient un asile physique, psychique et psychologique pour se protéger des autres, un cadre de vie, un laboratoire d’expérimentation autant que de création. Dès le mois de septembre, il tapisse les murs et le plafond de carrelages blancs, de quinze centimètres sur quinze, jointoyés en noir, comme on s’en sert pour les salles de bain, les hôpitaux, les morgues, les couloirs du métro et les divers lieux, publics ou privés, où il faut tout nettoyer. » C’est le domaine de l’asepsie, de la folie raisonnée, de l’enfermement terminal, l’artiste bouchant toutes les ouvertures, la transmuant régulièrement pour qu’elle reste vivante, avant que de la détruire entièrement en mars 1993, les restes étant « égalitairement déposés dans 976 containers chirurgicaux, pour être exposés lors d’une installation » ayant eu lieu dans la foulée au CAPC de Bordeaux.
Chez Louis-Ferdinand Céline, à Meudon, maison sans plaque commémorative où l’écrivain vécut à son retour du Danemark, dès 1951, avec « son épouse Lucette Destouches, née Almansor, le chat Bébert, enterré dans le jardin (paix à son âme), le perroquet Toto [qu’est-il devenu ?], une grappe de chiens de mauvais poils, des chats de gouttière mal léchés, des hérissons à moitié écrasés, de drôles d’oiseaux, une tortue qui boitille, toute une ménagerie. »
Chez Erik Satie habitant à Arcueil une maison ouvrière, le compositeur – qui se désigne plutôt comme phonométographe – y vivant en reclus, occupant pendant vingt-sept ans sans recevoir personne une pièce au deuxième étage « sans eau, sans gaz, sans confort, avec une seule fenêtre opaque. »
Chez le dramaturge, noceur et collectionneur de peintres impressionnistes tombant dans la folie Georges Feydeau, au sanatorium luxueux de Rueil-Malmaison, chambre n°8, l’auteur de Occupe-toi d’Amnésie y mourant le dimanche 5 juin 1921 à cinquante-huit ans.
Chez les jumeaux inséparables Louis et Emile photographiés chez eux, dans le canton de Vaud, pendant des années par Marcel Imsand.
Chez l’infatigable Benoîte Groult, journaliste et romancière, et son mari l’écrivain Paul Guimard (Les choses de la vie), en Irlande, dans le Kerry, dans une petite maison « exilée sur un bout de lande venteuse, parmi les rochers gris de granit », le brouillard et les embruns, demeure plantée dans l’absolu où François Mitterrand, arrivé en hélicoptère, se rendra en août 1988.
Chez Curzio Malaparte, à Capri, dans la Villa fabuleuse filmée par Jean-Luc Godard dans Le Mépris : « La décoration est épurée. Les miroirs sont bannis. Elle contient un salon de quinze mètres sur huit avec de larges baies vitrées, épaisses et carrées, qui amplifient et exaltent le chahut de la mer qui s’étale à l’infini. »
Chez Edward Hopper et son épouse Joséphine Nivision dite Jo, à South Truro, au Cape Cod, dans le Massachussetts : « C’est une maison simple, au toit en triangle, avec une vaste verrière carrelée qui laisse affluer à flots la lumière, principal et obsessionnel sujet du peintre, jusqu’aux toiles de la dernière période telles que Rooms by the Sea (Chambres au bord de la mer), 1951. » Une maison où le couple se mue dans le silence, la solitude, l’incommunicabilité.
Chez Buster Keaton, dans sa maison-fiction-catastrophe-immontable.
Enfin, chez Samuel Beckett de nouveau, à la résidence Le Tiers-Temps, maison de santé située à Montparnasse, pour ses derniers jours. « Dans une annexe à l’arrière du lugubre bâtiment, il occupe au rez-de-chaussée une chambre sans confort, modestement meublée : un lit à une place, une commode, des étagères pour les livres, une table de bridge, un frigo de taille réduite, une télévision portative (pour regarder les matchs de tennis et de rugby, le samedi), un fauteuil plus ou moins confortable, un lustre à chandelier à trois ampoules, et une petite salle de bains. » L’homme est devenu son œuvre, l’œuvre est devenue l’homme, sans écart.
Tout ceci, vous le concéderez, est saisissant, fascinant, passionnant, et très bien écrit.
Patrick Roegiers vous ouvre les pages de sa maison.

Patrick Roegiers, Guide anachronique de la maison, collection « guide anachronique » dirigée par Anne Bourguignon, Arléa, 2026, 120 pages