Eloge de la Provence, noble, grave et muette, par Jean Giono, écrivain

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Hameau à Payennet près de Gardanne (1886-1890), Paul Cézanne

« Je ne connais pas la Provence. Quand j’entends parler de ce pays, je me promets bien de ne jamais y mettre les pieds. D’après ce qu’on m’en dit, il est fabriqué en carton blanc, en décor collé à la colle de pâte, des ténors et des barytons y roucoulent en promenant leur ventre enroulé de ceintures rouges ; des poètes officiels armés de tambourins et de flûtes « bardent » périodiquement en manifestations lyriques qui tiennent moins de la poésie que d’une sorte de flux chloréiforme. J’aime la noblesse et la grâce, et cette gravité muette des pays de grande valeur. Non, je n’irai jamais dans cette Provence qu’on me décrit. Pourtant j’habite les pentes d’une colline couverte d’oliviers et, devant ma terrasse, Manosque et ses trois clochers s’arrondit comme une ville orientale. »

La langue de Jean Giono est somptueuse, acérée, lyrique, généreuse, c’est un chant du monde.

Elle en indique à la fois une sensation cosmologique, mythologique et intime.

Il ne faut surtout pas réduire l’écrivain aux clichés provençaux qui l’étouffent, ce serait faire injure à son universalité.

Repris en collection Folio sagesse, les textes extraits du volume Provence (1993) rappellent la finesse de son regard sur la façon dont les éléments du vivant, humains ou non, entrent en symphonie.

« Le printemps réserve ses gloires pour les pays du Nord : les arbres à feuilles caduques sont prêts à s’enflammer à la première tiédeur ; avril couvre de crème les vergers et les haies. Dans le Sud, c’est une saison furtive : les pins, les oliviers, les yeuses, les cystes, les térébinthes, les arbousiers restent impassibles. Parfois, un amandier précoce fleurit. C’est une tragédie. Il souffle sa petite écume blanche au milieu des feuillages persistants, noirs de pluie. Au-dessus de lui, le ciel roule ses orages, le froid l’écrase toutes les nuits. Peu à peu il s’éteint. Un autre s’allume un peu plus loin, pour s’éteindre aussi. Le ciel de plus en plus sombre gronde ; le vent se déchire. La lumière vole en éclats. On assiste au conflit des passions, le cœur serré. »

Avec lui, le dieu Pan n’est pas mort, c’est une grâce.

L’écrivain marche, observe, respire.

L’inspiration est le courant de l’être en soi.

« Grossièreté des soi-disant victoires de la technique moderne. Ils me font rigoler quand ils disent que je suis un poète. Triste défaite de corps qui ont perdu le goût de vivre parce qu’ils ont perdu la façon. C’est vrai que c’est presque toujours péjoratif, mais ils en seraient eux-mêmes, des poètes, c’est-à-dire de vrais hommes, s’ils avaient encore la vieille façon amoureuse, la naturelle façon amoureuse de faire la connaissance des choses. »

Le guetteur-veilleur regarde des chênes, des asphodèles, des peupliers, des aulnes, des sarriettes, des cognassiers, des bouleaux, des osiers, des tilleuls, des érables, des hêtres pourpres, des ormeaux, des amélanchiers, des sureaux, des acacias.

Et des oiseaux, des cours d’eau – la Durance en majesté -, des bêtes.

C’est le branle général de la nature en feu.

La phrase se fait accumulative, parce qu’elle charrie un ensemble disparate et composite de phénomènes naturels à célébrer.  

Silence, dieu de lumière et de pureté, organisation formelle d’un pays d’herbes bleues et rousses.

Passent des troupeaux, et, sous une apparence rustaude, peut-être un dieu, ou Virgile.

On entend le cri du cœur d’un homme libre : « Il n’y a pas de Provence. Qui l’aime aime le monde ou n’aime rien. »  

Jean Giono, L’homme qui écrivait les arbres, Folio sagesse, 2026, 92 pages

https://www.folio-lesite.fr/catalogue/l-homme-qui-ecrivait-les-arbres/9782073139702

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