Histoires de l’œil, par Maylis de Kerangal, écrivaine

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Polissage de lentilles

« Comme on s’est méfié des lentilles optiques / jusqu’au début du XVIIe siècle, / on se méfie du roman. // Le roman est le lieu de l’illusion. / Le lieu de l’égarement/ / Le lieu de l’erreur, de la tromperie. // On se méfie du roman qui déforme, / tout comme les lentilles déforment, / font paraître proche ce qui est loin, / font paraître grand ce qui est petit, / diffractent et irisent. »

Parce qu’elle n’y voit goutte, ou presque – une ophtalmie défectueuse depuis son enfance, doublée des misères de l’âge -, Maylis de Kerangal écrit des romans, qui sont sa lentille de vision, sa focale sur les détails, sa façon d’entrer en monde.

Dans la belle collection dirigée par Yann Potin chez Verdier – des essais issus de conférences données à Lagrasse (Aude) lors de l’estival Banquet du livre –, l’auteure de l’immense succès Réparer les vivants (Verticales, 2014) fait paraître La lentille et le roman, texte en vers libres, ou cascadelles de phrases, ponctué d’extraits de ses livres.

Corniche Kennedy (Verticales, 2008), Un monde à portée de main (Verticales, 2018), Naissance d’un pont (Verticales, 2010), « Paraboles du miroir », dans Le Ciel vu de la Terre, t.I. Figures du ciel (Inculte, 2011), La Valise noire (Sun/sun, 2024), Jour de ressac (Verticales, 2024).   

Pour Maylis de Kerangal, le roman est une manière de mieux y voir.

Quand on est bigleuse (dixit), avançant dans la vie comme dans un sfumato, il faut trouver des astuces, des expédients, et prendre le handicap de vitesse.

« Mon éthique, lance-t-elle, ni racinienne, ni cornélienne, est cornéenne. »

Exclu de la communauté juive portugaise d’Amsterdam, Spinoza, rappelle-t-elle, polissait des lentilles : polir pour mieux penser, penser pour mieux polir, éliminer les impuretés, les scories, tout ce qui trouble la clarté de la vue.

L’historien de l’art Daniel Arasse l’a bien théorisé, on n’y voit rien.

Kepler et Galilée perfectionnent l’optique, braquent leurs lunettes vers les étoiles – SMITH dirait qu’ils se re/sidèrent -, ce sera bientôt le siècle des Lumières.

Le roman est lentille, qui observe le détail comme un trésor.

« Le détail, précise Maylis de Kerangal, existe contre ce qui coule de source, / contre la standardisation du langage, / contre l’uniformisation des représentations, / contre la massification des imaginaires. / Il est là contre le banal et l’impersonnel. / Pour faire advenir de la singularité / là où se déploient les généralités. »

Dans Qu’est-ce que le contemporain ? Giorgio Agamben avance qu’il s’agit de ce qui perce les ténèbres de la transparence du jour. à partir d’un sentiment d’inquiétude.

Maylis de Kerangal pourrait prolonger : « Le roman devient ce travail de regard / qui capte les signaux de détresse. / Il devient ce travail de langage / qui capte le son des cornes de brume / dans le bruit assourdissant des tempêtes. »

Maylis de Kerangal, Le lentille et le roman, collection dirigée par Yann Potin, Verdier, 2026, 80 pages

https://editions-verdier.fr/auteur/maylis-de-kerangal/  

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