Abécédaire balzacien, par Christian Garcin, écrivain

rod5_photo_003f

« Absolu. Cela peut être l’or, l’Art, le sens caché du monde. Ailleurs, et l’année même de la mort de Balzac, ce sera un cachalot blanc. Balthazar de Claës, dans La recherche de l’absolu, Frenhofer dans Le chef d’œuvre inconnu, Louis Lambert, le poursuivent et y sombrent – comme Achab dans l’Océan. »

Balzac est un monument, un pivot du temps, un ogre, un titan.

Comment aborder les plusieurs dizaines de volumes de La comédie humaine ? Comment ne pas être noyé ? Comment ne pas manquer la saveur d’une telle œuvre-monde ?

Christian Garcin a trouvé la formule, la bonne façon de ne pas se laisser trop intimider tout en mettant le lecteur au travail, par l’élaboration d’un Abécédaire, publié comme toujours avec soin, et sous superbe couverture mauve, par Du Lérot, éditeur, maison familiale charentaise tenant ferme le cap dans les tempêtes.

Quelques lignes pour chaque mot, pas d’étalage d’érudition, mais le sens du partage, l’envie de faire connaître, de donner le goût, de réouvrir la grande malle aux trésors.

Balzac, c’est plusieurs centaines de personnages extraordinaires :

Le baron de Nucingen et son accent alsacien,

Vautrin le protéiforme,

Michu le duplice dans Une ténébreuse affaire,

Et le cousin Pons, la cousine Bette, Eugénie Grandet, le père Goriot, Eugène Rastignac, Brazier (La rabouilleuse), Alphonse de Montauran (Les Chouans), Florine (Une fille d’Eve), Mme Vernou (Illusions perdues), Henriette de Mortsauf (Le lys dans la vallée), Lucien de Rubempré (Splendeur et misère des courtisanes), Daniel d’Arthez (Les Secrets de la princesse de Cadignan), Jean-Jules Popinot (César Birotteau), le colonel Chabert… tant d’autres, étant entendu avec Balzac que la vie des personnages se prolonge de roman en roman, en une saga décrivant essentiellement l’époque de la Monarchie de Juillet.

On se souvient peut-être que le grand écrivain voulut être à la littérature ce que Buffon fut aux études naturalistes, c’est-à-dire un scientifique décrivant la totalité des phénomènes sociaux et passions humaines.

Fruit d’une lecture enthousiaste, impliquée, précise, d’un génial corpus, l’Abécédaire de Christian Garcin propose de redécouvrir l’auteur de La peau de chagrin en ses multiples dimensions et préoccupations.

Des notices de quelques lignes à une page, de la musique balzacienne avant toute chose.

En Khâgne, les débats font rage : Flaubert ou ce mégalo de Tourangeau ? Emmanuel Carrère (lettre B comme Balancier) tranche la question : « il y a quelques années encore, l’envahissante présence de Balzac dans ses livres, ses commentaires, ses opinions sur tout, – extravagantes souvent et quelquefois idiotes -, son côté Séraphin Lampion, me semblaient d’une vulgarité inexpiable et sans charme. En ce moment (mais le balancier peut encore repartir dans l’autre sens), ce sont plutôt les écrivains distingués d’obédience flaubertienne, leur obsession d’impersonnalité, de perfection formelle, de livres ne tenant que par la seule puissance du style, qui me paraissent sans charme et, à leur façon, plus cachée et par conséquent plus inexpiable, vulgaires. »

Continuons avec le B : Banquet, Banquiers, Basculement, Besançon, Bienfaisance, Bigoterie, Boue, Bourgeois, Bovary, Bureaucratie, Byron.

Canne : « En août 1834, Balzac commande à un orfèvre parisien une canne somptueuse et très chère. Il la décrit à Mme Hanska comme « cette fameuse canne à ébullition de turquoises, à pomme d’or ciselée qui a plus de succès en France que toutes mes œuvres. » Le père Goriot a été un succès, mais la critique lui est souvent hostile. Il lui faut se montrer, parader, briller dans le monde pour être lu et connu : la canne l’y aidera. »  Et cette phrase fabuleuse de Kafka, retrouvée par Christian Garcin : « Le 13 janvier 1912, Franz Kafka notera dans son Journal : « Sur la poignée de la canne qu’utilisait Balzac lors de ses promenades : Je brise tous les obstacles. Sur la mienne : tous les obstacles me brisent. En commun, le mot tous. »

On découvrira ici un Balzac sinophile, gnostique (« L’eau est un corps brûlé. »), démoniste (Valérie Marneffe dans La Cousine Bette), anti-dévot (« l’habitude de baisser les yeux, de garder une attitude de componction, les revêt d’une livrée hypocrite que les fourbes savent prendre à merveille »), pédagogue (« L’éducation moderne est fatale aux enfants, reprit le comte [dans Le lys dans la vallée]. Nous les bourrons de mathématiques, nous les tuons à coups de science, et les usons avec le temps. Il faut vous reposer ici, vous êtes écrasé sous l’avalanche d’idées qui a roulé sur vous. »).

Sujet de thèse pour doctorant en manque d’inspiration : « Balzac et la lumière-fossile »

Quelques explications : « Une lumière fossile : celle que l’on trouve aussi chez Rousseau et chez Chateaubriand, ou encore chez Georges Eliot, chez Thomas Hardy, et ailleurs aussi, chez quelques Allemands, Hofmannsthal, Kleist, von Saar ou Stifter, chez Proust évidemment, au tout début de La recherche, peut-être même chez Alain Fournier – mais pas au-delà : la Première guerre mondiale l’a éteinte à jamais. C’est la lumière d’une civilisation disparue, cette civilisation plurimillénaire, paysanne et champêtre, que nous continuons de porter en nous. »

Depuis quand n’avez-vous pas relu La maison du Chat-qui-pelote, Le curé de Tours et Ferragus ?

Dans notre moment macronien/louis-philippien, nous serions peut-être bien inspirés de reprendre Balzac, qui décrivit une France cherchant un nouveau souffle dans la modernité libérale du « juste-milieu », soucieuse du bon équilibre des forces, n’abolissant pas tout à fait le pouvoir et les prestiges du monarque.  

« Italiens. Les Italiens sont un si bon peuple ! Pourvu qu’on les laisse un peu assassiner les voyageurs sur les routes, ils sont contents. » (Un début dans la vie)

Et (Médias) : « – Quand tout le monde aura de la gloire, comment pourra-t-on se distinguer ? demanda Gazonal.

– La gloire ?… ce sera d’être un sot, lui répondit Bixiou. »

Vous ne riez pas ? Nous ne sommes peut-être pas faits pour nous entendre.

9782355481505-475x500-1

Christian Garcin, Abécédaire balzacien, Du Lérot, éditeur, Tusson (Charente), 2020, 152 pages

photo-accueil

Du Lérot, éditeur

logo_light_with_bg

Se procurer Abécédaire balzacien

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Ah Balzac… Balzac mon amour
    J habite la Maison du Chat qui pelote !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s