Souvenirs militaires de la Grande Guerre, par Charles Vildrac, poète, dramaturge, et soldat

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« Passé dans la réserve de l’Armée active, ce ne fut qu’une semaine après la déclaration de guerre que, selon l’ordre d’appel, je me rendis à Fontainebleau. J’eus le temps, auparavant, d’assister aux premiers déchaînements de la sottise nationale, aux excès d’une populace en proie au prurit chauvin. »

Oui, la littérature change la vie.

D’avoir lu à l’adolescence, après la splendeur du Grand Meaulnes (1913), d’Alain Fournier, les récits atroces concernant la Première Guerre mondiale de Henri Barbusse (Le Feu, 1916), Roland Dorgelès (Les Croix de Bois, 1919), Eric Maria Remarque (A l’Ouest rien de nouveau, 1929), Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit, 1932) et Maurice Genevoix (Ceux de 14, 1949) m’a fait définitivement comprendre que la guerre était une saloperie, que s’en glorifier était une ignominie et que l’exaltation du patriotisme était souvent le dernier refuge de la canaille.  

Grâce à la littérature, je suis devenu objecteur de conscience, écrivant à la fin de mes sursis au ministre de la Défense, alors que j’enseignais déjà depuis plus de deux ans, que je refusais que l’on m’impose de porter les armes en cas de guerre.

Mon frère d’hier devenant l’ennemi à abattre de demain ? Allons.

J’ai en tête encore les récits du front et des blessures de deux arrière-grands-pères, dont l’un fut décoré de la Légion d’honneur – comme son fils, résistant de la première heure contre les nazis.

Cette Première Guerre industrielle, comme a été rendue scientifique la mort dans les abattoirs de Chicago, doit être sans cesse questionnée, réexposée, transmise pour ce qu’elle acte de la bascule du monde de l’autonomie technique dans l’Enfer.

Grâce à Claire Paulhan, nous pouvons lire aujourd’hui, dans une édition établie par Georges Monnet,  l’ouvrage Souvenirs militaires de la Grande Guerre, de l’écrivain Charles Vildac, poète et dramaturge important des années 1920, ayant fondé avec Georges Duhamel, dont il avait épousé la sœur, une communauté utopique appelée Groupe de l’Abbaye (1906-1908), sorte de « libre Villa Médicis » située sur les bords de la Marne.

Mais quelle place pour le rêve d’une nouvelle abbaye de Thélème dans l’horreur de Vauquois en 1916 où la mort est omniprésente ? Aucune.

Les copains ont la tête arrachée, le ventre crevé, les membres explosés, il faut se désensibiliser ou accepter à son tour d’y passer très vite.

L’héroïsme collectif ? Foutaises.

Des chants de gloire ? Des braillements.

De la noblesse dans le sacrifice ? Des rapines, des saouleries dès que possible, toute la panoplie des turpitudes humaines.

Insérant dans ses descriptions des dialogues, Charles Vildrac rend ses récits épouvantables particulièrement vivants, vrais, réalistes, presque divertissants quelquefois.

Evacuations, dispersions, pagaille.

Où est le régiment ? Où sont les Boches ?

Les villages défilent au rythme de la marche, des escarmouches, et des plans des gradés – Vassincourt, Varennes, Boureuilles, Récicourt, Dombasle…

Tiens, voici un petit cousin. Retrouvé quelques instants, puis frappé d’une balle dans la bouche.

Ah, la butte du Vauquois (Meuse) sous la neige ! Magnifique et assassine.

Le soldat Beaufils, parmi les premiers, aura le front troué.

Baïonnette au canon, crapouillot, mitrailleuse, tranchée, boyau central, blessures, loques humaines, nerfs à bout, tueries.

Des enfants choyés par leur mère massacrent des enfants choyés par leur mère.

Partout, ça pisse le sang : « Au cours des jours d’attaque, nous avions réellement pissé rouge, les reins filtrant mal ou ne filtrant plus. »

Fusillades, grenades, bombes à gaz.

Vildrac devient brancardier, l’impossible des pieds arrachés, des morts à ramasser, est la loi quotidienne.

Les tués sont remplacés, ça tourne en rond dans le maléfice.

Et puis, il y a cet homme, père de quatre enfants, déserteur de quelques heures, que l’on va fusiller, pour l’exemple.

On assassine le pauvre homme au son du tambour, on fait défiler la troupe devant son cadavre, il ne faut pas que les couards l’emportent sur les braves.

La pourriture est dans les esprits, l’armée est une garce.

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Charles Vildrac, Souvenirs militaires de la Grande Guerre, édition introduite et annotée par Georges Monnet, Editions Claire Paulhan, 2021, 288 pages – 400 exemplaires

Charles-Vildrac-1916

Editions Claire Paulhan

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