
©Bernard Plossu
« La fusion de l’ombre et de la lumière, du noir et du banc, est comme une invitation à réapprendre que l’être humain n’est ni à côté, ni au-dessus de la nature vivante, inerte ou modifiée, qu’il en fait partie. » (Bernard Picon)
Certaines villes en France ont actuellement la côte chez les artistes, qui s’y installent en nombre, Douarnenez à l’Ouest, et Arles au Sud.
La ville camarguaise, capitale mondiale de la photographie, est le lieu où la profession chaque été se reconnaît, se retrouve, se renforce.
Expositions, découvertes, fêtes, rencontres.
On se couche tard, il fait trop chaud, on lance des projets, dont certains aboutiront, et l’on y pense toute l’année.

©Bernard Plossu
Loin des mondanités, Arles est une ville qu’aime fréquenter Bernard Plossu, hors-saison, surtout l’hiver, aux heures discrètes.
Dans In Arles, livre publié par Arnaud Bizalion Editeur, le plus romain des photographes français collige cinquante ans d’archives.
L’œil est comme toujours vif, malicieux, rapide, attentif à la comédie humaine comme aux formes des bâtiments, aux lumières crues comme aux noirs profonds, à la liberté féminine comme aux scènes saugrenues.

©Bernard Plossu
A la façon d’une ville marquée nettement par l’enchevêtrement des styles architecturaux depuis l’Antiquité – encore combien de trésors dans le Rhône -, In Arles, livre soigné et anar, est un chaos organisé – ne pas oublier de le regarder en pensant à la logique des diptyques – d’images d’époques et de tailles différentes.
Il n’y a pas de légendes, les visages des grands noms de la photographie croisés çà et là restent anonymes, l’appareil d’anti-mélancholie se penche, bascule, rétablit son horizontalité.
La méthode est celle de l’instinct, pas celle des écoles, de la sensation (cézanienne), pas celle des programmes.

©Bernard Plossu
On reconnaît les motifs structurant le champ perceptif de Bernard Plossu, les oiseaux, les arêtes des édifices, les fenêtres de vision (portes, porches, trous), les véhicules motorisés, les jolies jambes des femmes.
Arles est napolitaine, américaine, cinecittesque, florentine, taurine, archéologique.
Comme une hirondelle, Bernard Plossu voit à la volée, une fondation prestigieuse commandée par une milliardaire, un portail, une sculpture léonine, une caravane gitane.

©Bernard Plossu
Le film commence à la gare (bonjour les frères Lumière), dans des entrepôts, sur les marches d’une église, dans une cour où claudiquent trois pigeons drôles comme des comédiens italiens.
Il ne faut rien décider ou anticiper, mais flâner simplement, et laisser venir à soi le spectacle beau, léger et profond de la réalité.
Bernard Plossu unifie en fragmentant, embrasse en dissociant, rassemble en isolant.
Voici les arènes, voici la cathédrale Saint-Trophime, voici une pierre décelée, voici un chien accablé de chaleur comme dans un film mexicain de Buñuel.

©Bernard Plossu
Il y a du Butor aussi chez le photographe, comme le souligne son ami, biographe et exégète Frédéric Berthoud, une sorte d’appel du vide : « Grâce à Plossu, ajoute-t-il, qui a cette capacité d’élargir le spectre de nos perceptions propre à tout grand créateur sans doute, André Kertesz, Robert Frank, Lewis Baltz… j’ai appris à voir Arles et plus largement le réel qui m’entoure, plus attentif que je ne l’aurais été sans lui aux manifestations du hasard et de la poésie. »
Sommes-nous à Gênes, à Valencia ou à Arles ?
Sans hiérarchie, au 50 mm, le marcheur infatigable regarde les édifices, les gens, les ombres avec une même double impression de présence et d’absence.

©Bernard Plossu
Des ruines, des cartons, des dos nus.
Une guinguette, un vélo, une structure cubique.
L’esprit de Bernard Plossu est à la fois classique et baroque, multiple et de ligne claire.
Le photographe s’intéresse à tout, s’enchante de la diversité, s’émerveille d’un pan de mur effrité.
Des sculptures, des peintures, des céramiques.
Des vaisseaux de pierre pour traverser le temps – aux Alyscamps (texte de Laetitia Talbot).
Des corniches, des colonnes brisées, un lézard.
Le champ s’élargit, le photographe se déplace encore, à l’Abbaye de Montmajour, dans le delta de la Camargue.
Sable, mer, étangs.

©Bernard Plossu
« Cet art de la fugue propre à Bernard Plossu, avance Pierre Parlant, pourrait aussi bien être un art de l’échappée, arrimé au désir d’un hors-champ. »
Saintes-Maries-de-la-Mer, flamenco, piété.
Flamants roses, étendues désolées de Piemanson, chevaux blancs.

©Bernard Plossu
« Il a fallu, écrit Jean Chalendas dans l’un des textes du livre rappelant la splendeur d’un édifice arlésien devenu un musée, à Jacques Réattu une sensibilité bien aiguë pour qu’il perçoive encore la basse mélodie qui sourdait du palais oublié et démembré, et qu’il choisisse d’en faire le temple du Beau qu’il voulut offrir à ses concitoyens. »
N’est-ce pas exactement la position de Bernard Plossu ? Offrir le temple du Beau à ses concitoyens.

Bernard Plossu, In Arles, textes de Bernard Picon, Christophe Berthoud, Jean Chalendas, Laetitia Talbot, Pierre Parlant, direction éditoriale Arnaud Bizalion, conception Bernard Plossu, Dominique Mérigard, Arnaud Bizalion, tirages photographiques Pascal Grimaud, Françoise Nunez, Arnaud Bizalion Editeur, 2023, 210 pages

©Bernard Plossu
https://www.arnaudbizalion.fr/photographie/133-in-arles-bernard-plossu-9782369801764.html
