Ne pas laisser de trace, Hamish Fulton, artiste écosophe, et Camille de Toledo, écrivain

©Hamish Fulton

« Vous savez, la Nouvelle Zélande fut le premier pays à accorder des droits juridiques et politiques aux femmes à la fin du XIXe siècle, puis le premier à accorder à une rivière le statut de sujet juridique en 2017. Lorsque je m’exprime dans un contexte français, je dis : après la Nouvelle-Zélande, la France a mis quarante ans à reconnaître les droits politiques des femmes. Combien de temps cela va-t-il lui prendre pour reconnaître les droits juridiques des forêts, des rivières… ? »

On connaît peu en France Hamish Fulton, né à Londres en 1946, vivant et travaillant actuellement à Canterburry.

©Hamish Fulton

Se considérant comme un « artiste marcheur », sa pratique essentielle consiste à observer la façon dont la marche en pleine nature modifie ses perceptions, en travaillant à partir de la dissipation de la frontière entre intériorité et pure extériorité.

Il ne s’agit pas pour lui à la façon des Land artists de modifier le paysage : surtout, au contraire, ne laisser aucune trace, et ne prélever aucun objet.

©Hamish Fulton

Lors de ses pérégrinations, Hamish Fulton prend des notes, réalise des photographies, laisse venir à lui la géographie.

A l’occasion d’une double exposition en France, à Marseille et à Digne-les-Bains, il nous est possible de méditer avec lui la façon dont peut se présenter une œuvre aussi importante qu’anti-spectaculaire : des peintures, des mesures, des écritures multiples – généralement informationnelles – à la typographie soignée, des cartes.   

Le spectateur est ainsi invité à une marche mentale et à une réflexion écosophique.

Publié par Arnaud Bizalion, A Walking Artist est un livre au contenu riche, comprenant des textes passionnants, notamment un entretien de Camille de Toledo avec le Britannique.

©Hamish Fulton

Dans la poursuite des réflexions et actions menées depuis le « Parlement de Loire » (donner des droits juridiques aux entités naturelles, repenser la fécondité de nos interdépendances, imaginer des lieux sanctuarisés), l’écrivain français évoque la notion de matérianisme, afin de souligner l’intelligence relationnelle de la matière, et la nécessité d’en respecter la géniale complexité : « Je nomme ce changement, déclare-t-il à son interlocuteur enthousiasmé, le soulèvement légal de la Terre. »

Au dernier banquet du livre de Lagrasse (août 2023), Camille de Toledo précisait qu’il ne faillit pas naître parce que son père, convaincu par les thèses malthusiennes, avait lu le rapport Meadows en 1972, et qu’il se considérait donc comme un survivant : « J’ai grandi dans cette éco-anxiété binaire qui disait : « Nous devons sauver la Terre et en même temps, nous sommes condamnés. » Avec cette narration qui vise à accorder un statut de personne juridique aux éléments de la Nature, autre chose que cette pensée, binaire, en noir et blanc, se met en branle. Un espoir pour le futur, où les entités naturelles seront aussi des entités sociales armées pour se battre pour les générations à venir. »

Resacraliser, défendre, donner des droits.

©Hamish Fulton

Repenser la modernité, développer nos perceptions, prendre en compte nos liens étroits avec la biosphère.

Développer l’empathie.

Vivre des expériences – il y a aussi des plantes spéciales pour cela.

Reprendre contact avec les savoirs des peuples concernant les processus de libération intérieure.

Ne pas plier devant les pouvoirs considérant que la désobéissance civile en matière écologique est un crime.

« Dans les années 1990, poursuit l’auteur de L’inquiétude d’être au monde (Verdier, 2012), j’ai observé des changements dans les modes d’action des groupes de résistance et dans les combats indigènes ? j’ai réalisé un documentaire sur les Zapatistes et le mouvement No Global, à l’époque où les guérillas marxistes violentes ont l’une après l’autre déposé les armes. Ce qui a été inventé à ce moment-là, c’est la résistance sémiotique. Utiliser des symboles. Se battre avec des actions symboliques. »  

©Hamish Fulton

On peut ainsi considérer l’œuvre d’Hamish Fulton dans sa logique de résistance sémiotique : défense des Tibétains, boxe gandhienne par les mots et les signes tracés sur les murs, circumambulations intiatiques.

Et l’artiste de citer l’alpiniste autrichienne hors norme Gerlinde Kaltenbrunner : « Au cours des derniers pas que je faisais vers le sommet du K2, un calme incroyable s’est répandu dans mon corps. Ces quelques minutes furent les plus stupéfiantes de ma vie – et les plus difficiles à décrire. « Un retour chez moi », voilà sans doute la description la plus exacte. J’ai vraiment eu l’impression de rentrer chez moi. » (Mountains in my Heart, 2014) »

Hamish Fulton, A Walking Artist, textes (anglais/français) Camille de Toledo, Muriel Enjalran, Hamish Fulton, Nadine Gomez, direction éditoriale Muriel Enjlaran, Nadine Gomez, Arnaud Bizalion, coordination éditoriale Fabienne Clérin, maquette Pierre-Marie Gély, Arnaud Bizalion Editeur, 2023

https://www.arnaudbizalion.fr/accueil/175-a-walking-artist-hamish-fulton.html

©Hamish Fulton

https://fracsud.org/Hamish-Fulton   

Hamish Fulton Mercantour 2022 © Hamish Fulton

Ouvrage publié à l’occasion des expositions ayant lieu au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille – du 25 mars au 29 octobre 2023 -, et au Cairn, Dignes-les-Bains, du 25 mars au 2 juillet 2023, sur une invitation de Muriel Enjalran, directeur du Frac Sud – Cité de l’art contemporain Marseille

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