
« L’adhésion à toute discipline politique, quelle qu’elle soit, semble être incompatible avec l’intégrité littéraire. »
Il y a chez George Orwell une pensée antitotalitaire, un sens de la juste mesure accompagné du goût des choses simples, et une tentative d’élaborer les voies d’un socialisme libéral – défense des libertés fondamentales de l’individu – qui m’enchante.
Peut-on vaincre la barbarie par une bonne tasse de thé dégustée dans son pub préféré (le Moon Under Water) ? Oui, pourquoi pas, quand il s’agit de préserver les marqueurs hauts de la civilisation.
Dans un recueil regroupant onze articles écrits entre 1936 et 1948 par l’auteur de La ferme des animaux, Nicolas Waquet pointe chez l’écrivain britannique, dont il est aussi le traducteur, cette double dimension de plaisir de vivre, notamment dans la fréquentation de la nature, et de conscience aiguë du danger des idéologies, populistes, nationalistes, fascistes.
On trouve dans Une bonne tasse de thé un article terrible intitulé Comment meurent les pauvres, rappelant les pages les plus noires de l’ouvrage méconnu Dans la dèche à Paris et à Londres.
George Orwell y relate un séjour de plusieurs semaines dans un hôpital parisien du XVe arrondissement, la façon impersonnelle dont il fut traité, les pratiques déshumanisantes, parfois proches de la torture, des soignants, présentés comme généralement indifférents au corps des indigents.
Se livre devant ses yeux une tragédie sordide, les patients affublés d’un numéro étant évacués, une fois leur décès constaté, tels des déchets nauséabonds.
« Les salles communes des hôpitaux offrent un spectacle horrible que vous épargnent les personnes qui parviennent à mourir chez elles, comme si certaines maladies ne frappaient que les plus démunis. Mais il y a des choses que j’ai vues à l’hôpital X dont vous ne serez jamais témoin dans aucun hôpital anglais, c’est un fait. Il n’était pas rare, par exemple, de laisser les gens mourir comme des bêtes, sans personne à leur chevet, personne pour les aider, ni même constater leur mort avant le matin. On ne verrait jamais une chose pareille en Angleterre, encore moins un cadavre exposé à la vue des autres patients. »
« Toutes les institutions, poursuit l’écrivain, toujours d’une grande lucidité, devront supporter à jamais la mémoire de leur passé. »
Ecrit alors qu’Orwell achève la composition de 1984, Les écrivains et le Léviathan est un texte grave, s’inquiétant, de façon somme toute prophétique, de l’attitude des écrivains peu soucieux quelquefois de faire vivre l’esprit du libéralisme.
« Si nous nous retrouvons dans dix ans à ramper devant quelqu’un comme Jadanov, ce sera sans doute parce que nous l’aurons mérité. Il est clair qu’il existe de nos jours en Angleterre de fortes tendances au totalitarisme au sein de l’intelligentsia littéraire. »
Que la littérature ne fasse pas allégeance mais soit arme critique, tel est le credo de l’écrivain.
Il faut avoir le courage de braver l’orthodoxie du moment, qu’elle soit de droite ou de gauche, l’idéologie du progressisme automatique ayant elle aussi, bien entendu, ses propres faussetés.
Orwell ironise (adresse à Mediapart ?) : « Nous sommes tous de bons démocrates, antifascistes, anti-impérialistes, bien au-dessus des différences de classes, insensibles aux préjugés raciaux, et ainsi de suite. »
Le voici maintenant féroce : « Les ouvriers ont été gagnés dans une large mesure au socialisme parce qu’on leur a expliqué qu’ils étaient exploités, alors qu’en vérité, du point de vue mondial [pensons aux colonies britanniques], ils étaient des exploiteurs. »
Il ne s’agit pas de ne pas écrire sur la politique, mais d’adopter une position indépendante, voire intempestive, tel, dit-il, un guérillero ou un outsider – et ne surtout pas être un écrivain, comme un critique littéraire, en robe de chambre.
Il n’est pas mal aussi de profiter du printemps (article Quelques pensées sur le crapaud) : « Alors que nous sommes tous, ou devrions tous, être en train de gémir sous le joug du système capitaliste, peut-on reprocher à quelqu’un, d’un point de vue politique, de souligner que le chant d’un merle, le jaune d’un orme en octobre, ou quelque autre phénomène qui ne coûte rien et ne relève d’aucune « approche de classe » (comme disent les chroniqueurs de gauche) donnent souvent plus de sel à la vie ? »
Et cette remarque, implacable : « Si un homme est incapable de jouir du retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une utopie où le travail lui serait épargné ? Que fera-t-il du temps libre que lui laisseront les machines ? »
Déplorant l’industrie du divertissement volontiers décérébrante (texte Les lieux de loisir), faisant l’éloge des livres et librairies (Livres contre cigarette), mais aussi de la cuisine anglaise, dénonçant la violence compétitive dans le sport de haut niveau (L’esprit sportif), Orwell engage son lecteur à combattre pat la pensée comme par les actes libres, dégagés des humains suffrages, le « culte de la pensée unique » (Nicolas Waquet).

George Orwell, Une bonne tasse de thé et autres textes, préface et traduction de l’anglais par Nicolas Waquet, collection « Petite Bibliothèque » dirigée par Lidia Breda, Rivages poche, 2024, 140 pages
https://www.payot-rivages.fr/rivages/livre/une-bonne-tasse-de-th%C3%A9-9782743661762

Bonjour, votre travail quotidien est admirable, mais attention aux anachronismes. Orwell habite un monde extrêmement polarisé, deux blocs, l’est et l’ouest, s’affrontent pratiquement à ciel ouvert et c’est cette polarité qu’il veut absolument dépasser. Esprit libre, sans aucun doute. Mais aujourd’hui, les forces qui tiraillent les courants de pensées et idées sont différentes. L’adresse ici faite à Mediapart l’est par vos yeux, pas ceux d’Orwell. J’espère qu’il aurait plutôt combattu le totalitarisme de Cnews, sinon c’est à désespérer de l’humain. Cordialement.
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