
©Vanessa Chambard
« Aujourd’hui, ma sœur accouche. Moi, j’ai 36 ans, je débute comme bergère et je n’ai aucun désir d’enfant. Autour de moi, les bébés naissent et les copines sont de moins en moins disponibles pour randonner à cheval ou boire du rouge tard dans ma cuisine. » (Vanessa Chambard)
C’est moche ce qu’il se passe, non ?
Le nihilisme continue son œuvre de ravage, il ira jusqu’au bout, le déluge est programmé, il a lieu.
Oui, mais la merveille, l’amour, l’indemne, les liens profonds, avec les autres, la terre, le vivant, l’invisible.

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Et si l’on devenait bergère ?
Pourquoi ?
Pour conduire les bêtes calmement et sentir leur chaleur, passer les nuits sous la protection directe des étoiles, craindre les loups, les vrais – pas les fantoches ridicules qui confondent justice et vilénie -, les respectables, les nobles égorgeurs.
A force de photographier ses trois amies bergères, Vanessa Chambard a décidé elle aussi de changer de cap et de s’installer durablement dans les montagnes.

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En un livre simple et fragile, publié par Arnaud Bizalion Editeur sous forme de leporello – comme Prendre jour, de Michel Eisenlohr et Lucie Bordes, bientôt présenté dans L’Intervalle -, l’artiste formée à l’école des Gobelins et vivant en Ardèche a raconté sa mue.
Parler avec les brebis, parler avec son chien, parler avec la pluie, parler avec soi-même.
« Qu’est-ce que je fous là ? se demande-t-elle. Fuir ? La canicule, le mois d’août, le tourisme de masse, les zones industrielles, la sale gueule du monde. M’endurcir ? Simplement être seule, dans la montagne, avec les brebis et les chiens ? »

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Non, tout n’est pas joué, nous pouvons recomposer les lignes de notre existence, vivre des expériences fondatrices, accomplir notre destin.
L’odyssée transformatrice n’est pas sans peine.
« A quel moment on ne veut plus endurer les logements sans eau ni électricité et les douleurs aux genoux ? »
Les photographies sont d’une grande douceur et amitié envers les sœurs ayant choisi les beautés et rudesses du pastoralisme.

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Marcher dans leur pas, leur souffle, leur grande énergie.
Un fond de vallée, un sommet, un fond de vallée, les doutes, mais le sentiment éprouvé de se situer à la bonne place.
Se traverser.
« La radio ne me quitte pas. Sans elle, j’aurais peur que les brebis, la montagne, les chiens et la fatigue prennent toute la place. J’aurais peur d’oublier. Aujourd’hui, je sais que Kaboul est tombée et que le massif des Maures est en flammes. »
Demain, les agneaux iront à l’abattoir.
Demain, l’herbe manquera, il a fait trop chaud.
Demain, il faudra encore compter les bêtes.

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Mais la réflexion de Vanessa Chambard n’est pas qu’écologique, elle est aussi féministe : « Venger mon sexe, affirme-t-elle à la façon d’Annie Ernaux, de tous les désirs d’aventure, de courage et de solitude qui restent endigués au stade de rêverie. »
Traverser les apparences, agir sans souci du regard des autres, découvrir qui l’on est, loin des injonctions et intimidations sociales.
Les bergères, analyse en postface Guilaine Trossat, sont aussi des guerrières.
On déplie le leporello, et l’on respire plus large.

Vanessa Chambard, Bergères, textes Vanessa Chambard, postface Guilaine Trossat, Arnaud Bizalion Editeur, 2024
https://www.vanessachambard.com/

©Vanessa Chambard