Avec Goliarda Sapienza, par Francesca Todde, photographe

©Francesca Todde

« On tombe amoureux parce qu’avec le temps, on se lasse de soi-même et on veut entrer dans un autre pour le connaître, le faire sien, comme un livre, un paysage. Et puis quand on l’a absorbé, qu’on s’est nourri de lui jusqu’à ce qu’il soit devenu une part de nous-même, on recommence à s’ennuyer. Tu lirais toujours le même livre, toi ? »

Je ne connais pas bien l’œuvre de l’écrivaine Goliarda Sapienza (1924-1996), née dans une famille sicilienne socialiste anarchiste.

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Elevée à la liberté, cette autrice très belle qui fut aussi comédienne et connut une gloire posthume – merci pour le passage en français à l’éditrice Viviane Hamy – a composé des livres d’inspiration essentiellement autobiographique, dont le roman désormais cultissime L’art de la joie, écrit à Gaète entre 1967 et 1976.

Elle fut incarcérée, tenta de se suicider, connut des internements psychiatriques.

Ses visions sont intenses, lyriques, lucides, engagées.

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Passionnée par l’écriture de celle qu’on appelait enfant en Sicile Iuzza, l’éditrice et photographe italienne Francesca Todde est allée à la recherche de cette femme dont l’œuvre est de dimension intimement résurrectionnelle.

Publié sous couverture entoilée comme un bel ouvrage de littérature à l’ancienne comportant un ruban (signet), composé de sept parties ou points de recherche et dérivation à partir des mots et des images de l’écrivaine, Iuzza est un livre de grande sensibilité célébrant l’univers singulier d’une femme admirée.

Il y a un dialogue entre le minéral et le végétal et l’aquatique, des visages, des paysages, des formes étranges ou identifiables, en noir & blanc ou couleur.

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Voici un livre donnant, au-delà même d’une connaissance propre, ou non, du vaste corpus de Goliarda Sapienza (poèmes, récits, lettres…), de furieuses envies de vivre, de vibrer à l’unisson du monde, et de se laisser métamorphoser par la présence d’une nature souveraine.     

L’élément liquide est très présent, parce que l’écriture est d’un ordre fluvial, qu’elle est à la fois moire, mémoire, souvenir et cœur de l’absence.

On s’embarque, on se dirige vers un mythe, la Toison d’or de la littérature, un monde premier.

Ici vécut une petite fille qui défendit les femmes sans cesser d’aimer les hommes.

De la pierre, des agaves, des terres très brunes, un rideau de théâtre fermant un porche usé par le temps.

Ecrire, c’est creuser et déployer un sentiment d’étrangeté, d’extranéité, d’exil intérieur.

On est avec les autres, mais très loin, comme l’on manque à se correspondre sans le pouvoir unissant des mots en phrases.

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Séquence d’images : des voiles résillés, une page de manuscrit à l’écriture penchée, des plafonds, des palais, des cours, des photographies vernaculaires, le cabinet de curiosité de la vie, entre profusion de formes et cruautés.

Présenté sous étui à la façon d’un livre pour bibliophile, Iuzza est gorgé d’un soleil ayant fait jaunir la couverture, donnant à l’ensemble une patine volontiers mélancolique.

A quoi peut ressembler l’énigme de l’amour / amor / Roma pour Francesca Sapienza / Goliarda Todde ?

©Francesca Todde

A un oranger resplendissant, à quelque masque de pierre, à un sphinx, à une pyramide, à une caméra de cinéma, au visage d’un amant délicieux.

On va aux bains, on s’attarde dans une villa méditerranéenne, on descend des escaliers blancs, on se laisse regarder par le Temps lui-même.

Ponctué de photographies de l’écrivaine, Iuzza n’illustre rien, mais révèle un état intérieur très riche, entre extravagances de l’existence, âpreté de la solitude ontologique, goût de la sensualité et recherche d’un refuge.

©Francesca Todde

Tout ici est page, inscriptions scripturaires, lectures possibles, d’un couvre-lit doré, d’un œil mouillé, d’un dallage.

Goliarda et Francesca écrivent les bâtiments à la gloire déchue, les îles de basalte aux roches coupantes, la détresse et la persistance dans l’être.

En fin d’ouvrage, quelques vers disent l’errance et le point fixe : « Je m’en vais cueillant des roseaux / d’un endroit à un autre endroit / sans la femme / l’homme est perdu. »

Francesca Todde, Iuzza, texte (trilingue) Luca Reffo, traduction française Nathalie Castagné, éditions Départ pour l’image (Milan), 2024, 272 – 1500 exemplaires

https://departpourlimage.com/IUZZA-Goliarda-Sapienza-Francesca-Todde

https://francescatodde.com/

Une exposition de IUZZA ouvrira le 12 Octobre au Centre Photographique Rouen Normandie

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