
Travellers at an Inn, Dover, ca 1850, Constantin Guys
« Par bonheur se présentent de temps en temps des redresseurs de torts, des critiques, des amateurs, des curieux qui affirment que tout n’est pas dans Raphaël, que tout n’est pas dans Racine, que les poetae minores ont du bon, du solide et du délicieux ; et, enfin, que pour tant aimer la beauté générale, qui est exprimée par les poètes et les artistes classiques, on n’en a pas moins tort de négliger la beauté particulière, la beauté de la circonstance et le trait de mœurs. »
On connaît le mépris de Charles Baudelaire, masquant des rapports ambigus, envers le nouvel art photographique, ce nouveau Veau d’or étant accusé, comme la démocratie, de niveler le goût, et d’être le refuge de tous les peintres manqués.
En relisant les propos de l’ami de Nadar à propos du dessinateur et lithographe Constantin Guys dans Le Peintre de la vie moderne, essai composé de treize chapitres paru en trois livraisons dans Le Figaro en 1863, il est difficile de ne pas penser à la démarche des artistes de la street photography, poetae minores si l’on veut, immergés dans la foule pour en percevoir à la fois la part de beauté atemporelle – organisation formelle, signes évoquant l’Antique, – et les indices du temps présent.
« Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. »
Opérer la conjonction de l’éphémère et de l’immortel dans une étude mœurs presque désinvolte perméable à l’énergie virevoltante du quotidien.
« Ainsi l’amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d’électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. »
Flâner sans oublier d’exercer sa mémoire, ni d’être sensible aux réminiscences comme aux synchronies.
« Il admire l’éternelle beauté et l’étonnante harmonie de la vie dans les capitales, harmonie si providentiellement maintenue dans le tumulte de la liberté humaine. »
Faire renaître sur papier, photographique ou non, les visions d’un jour d’errance supérieure.
« Maintenant, à l’heure où les autres dorment, celui-ci est penché sur sa table, dardant sur une feuille de papier le même regard qu’il attachait tout à l’heure sur les choses, s’escrimant avec son crayon, sa plume, son pinceau, faisant jaillir l’eau du verre au plafond, essuyant sa plume sur sa chemise, pressé, violent, actif, comme s’il craignait que les images ne lui échappent. »
Ne pas craindre d’aimer le fugitif pour déceler, dans ce qui semble disparaître, la part d’invariabilité.
« C’est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive. »
Savoir percevoir le poème de l’existence, être résolument moderne.
« Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? A coup sûr, cet homme, tel que je l’ai dépeint, ce solitaire doué d’une imagination active, toujours voyageant à travers le grand désert d’hommes, a un but plus élevé que celui d’un pur flâneur, un but plus général, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité. »
On a pu se méprendre sur ce terme, en voici pour Baudelaire qui ne l’invente pas l’exacte définition.
« La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. »
Ce terme ne s’appliquerait-il pas, probablement au grand dam de l’auteur du Spleen de Paris, et contre tous les M. Ingres de l’académisme de toujours, aux photographes qui nous touchent le plus, célébrant la pompe de la vie comme le moindre et le fugace ?

Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, présentation et notes d’Henri Scepi, Folio, 2024, 106 pages
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