Venise, vie parfaite, par Jean-Hugues Larché, écrivain

Joseph Mallord William Turner, Venice, Looking across the Lagoon at Sunset, 1840

« A Venise, on assiste à la dissolution des formes au moment où elles sont parvenues à la maîtrise anatomique et aux perspectives mathématiques structurant la construction du tableau, à Florence comme à Rome. A Venise, le tableau se construit et se défait pour mieux se refaire. »

On ne peut pas quitter Venise.

Quand on a découvert ce paradis, à l’heure où le soleil de crépuscule enflamme San Giorgio Maggiore, un serment de fidélité se forme : nous tenterons désormais de vivre à la mesure du génie de cette Sainte assise à l’Occident, de sa beauté dépassant toute mesure, de sa lagune enchanteresse.  

On nous croit assis à notre bureau, çà ou là, occupé à quelques urgences sans urgence, mais au fond on est toujours là-bas, là-haut (Casanova), seul ou très bien accompagné.

Fou de la Sérénissime, comme Hokusai était fou de peinture, Jean-Hugues Larché a écrit avec La Mer à Venise son plus beau livre.

Il s’agit à la fois d’une histoire d’amour entre deux passionnés d’art se rencontrant dans le Dorsoduro (Clara lit Proust quand Ugo l’aborde), et un éloge brillant de la peinture vénitienne.

Mais c’est aussi une enquête : pourquoi les peintres ont-ils si peu représenté la mer du XVIème au XVIIIème siècle alors que la République, richissime, était à son apogée grâce à ses comptoirs et son fructueux commerce maritime ?

Le ciel et ses anges étaent-ils plus désirables que le négoce humain trop humain ?

La mer cache-t-elle quelque Léviathan quand Marie habite les nuées ?

Les plafonds de Tiepolo – gloire à Alain Buisine et Frédéric Badré – sont-ils la véritable patrie des nobles âmes ?

« Comme le ciel est grand, indulgent et vaste, écrivait Philippe Sollers cité en exergue. »

Il y a de l’érudition dans La Mer à Venise, mais son savoir est partageur, sans pesanteur.

Sprezzatura, Sprezzatura, Sprezzatura, répète Jean-Hugues Larché, faisant de cet art de la désinvolture supérieure (légèreté, élégance, dégagement) la qualité première des Vénitiens – se souvenir aussi de l’excellente revue éponyme créée à Brest par Sandrick Le Maguer à laquelle le Bordelais, alors libraire de livres anciens, participa.

On entre dans la chiesa San Sebastiano, on y découvre quatorze Véronèse, on n’en revient pas.

Venise la vénusienne est liberté, corps féminin de pudeur et d’extravagance, éveil des sens et de l’esprit, musique unique ( Monteverdi et Vivaldi), catholicisme spécial, rêve érotique byzantin nimbé d’une lumière intense.

Où trouver ailleurs et avec une telle cohérence des œuvres faisant corps des siècles après leur création avec la ville qui les a inspirées ?

En quelque sorte, Venise existe encore, intacte, résistant aux violents assauts des barbares venus du monde entier l’assiégeant journellement, grâce à Carpaccio, Giorgione, Bellini, Mantegna, Cima da Conegliano, Titien, Véronèse, Le Tintoret, Tiepolo, Guardi, Rosalba Carriera, et tant d’autres peintres extraordinaires.

On monte sur une gondole, ou mieux un traghetto, on pousse à l’eau quelques Chinois (nom générique pour tous les butors contemporains) fascinés par l’écran de leur téléphone portable encombrant le pont, on respire très au large, très en avant, très loin dans le passé.

Ugo et Clara se parlent calmement, intelligemment – dialogue à la Diderot -, la douceur est leur loi, tous deux explorent de concert les mystères de Venise, en marchant et visitant les églises, ou depuis l’appartement bourré de livres de la rue des Miracles où vit la belle dame.

La Mer à Venise prend quelquefois l’allure d’un cours de peinture, c’est très bien.

Ici, l’eau (féconde) et le feu (intérieur) ne se combattent pas, mais se renforcent, s’épousent, se métamorphosent.

Venise incarne le temps qui ne passe pas, elle est anti-trauma, résurrection permanente, refuge pour les apatrides comme pour les nobles destins.

Mon amour, alors que tout sombre dans la mélancolie, le spectacle de la désolation et la haine très rentable, faisons un rêve et entrons tous les deux dans le labyrinthe fluide de la joie ayant la forme d’un huit d’infini.     

Jean-Hugues Larché, La Mer à Venise, postface de Maurizio Crovato, Editions Zeraq, 2024, 174 pages

https://www.zeraq.fr/

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