Avec Aude, victime d’un féminicide, par Thierry Ledoux, père et photographe

©Thierry Ledoux

« Une femme sur quatre subit des violences dans sa vie. / En Belgique, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou de son ex-conjoint chaque semaine. / En France, environ tous les trois jours. / En Inde, toutes les cinq minutes. / La violence masculine est la première cause de mortalité des femmes de seize à quarante-quatre ans dans le monde. » (Céline Delbecq)

C’est un livre difficile évoquant avec force et pudeur le drame des féminicides.

©Thierry Ledoux

Composé de photographies en noir & blanc, Aude un jour de septembre est un hommage à une femme tuée violemment par son compagnon alors qu’elle avait trente-quatre ans, à l’être qu’elle était depuis sa toute petite enfance, à la jeune mère qu’elle fut, mais c’est aussi une alerte, un cri, afin que les femmes soient mieux protégées, prises en charge, écoutées.

« Le week-end du 23 septembre 2017, écrit en préface Céline Delbecq, ils étaient ensemble dans l’appartement des parents de Aude, à Vannes. Le temps était ensoleillé, le ciel pleinement dégagé. Les voisins ont entendu de cris. Beaucoup de cris. Ils ont commencé le samedi, ce sont poursuivis dans la nuit du samedi au dimanche, il y a encore eu des cris le dimanche matin. Et puis, plus rien. Silence. Aude a été tuée, de deux coups de couteau, en début d’après-midi. Il y a là quelque chose qui rend fou. »

Rassemblant des photographies prises par son père, le journaliste et reporter Thierry Ledoux, dans un ordre déjouant les pièges de la chronologie – il y a un temps intime plus fin que celui des montres, la vie se tisse et se détisse selon des voies que nous connaissons à peine -, Aude un jour de septembre déchire le cœur par sa sincérité et la présence lumineuse de sa protagoniste.

Le silence y est palpable, comme l’effroi d’un deuil interminable.

©Thierry Ledoux

Voilà d’abord un portrait de Louisette Battais, la maman, étendue nue sur quelque grève caillouteuse et asséchée de la Drôme, le ventre gros d’un enfant à naître, photographie merveilleuse d’abandon, de sensualité et d’humanité.  

Et voici Aude dans son porte-bébé lors d’une randonnée dans les Vosges avec ses parents : l’enfant regarde son père, tout est évident et beau.

Des moments à la plage, dans un restaurant, le quotidien fabuleux sans affabulation.

Aux lisières de la folie, une mère orpheline de sa fille lui écrit, commentant les images pour lui adresser sa parole par-delà la mort : « Ton bras entoure mes épaules tendrement. / Tu restes à côté de moi en souriant. / ça ira ! Un immense manteau de tendresse m’enveloppe. / Je suis bien, tu es contre moi. »

Un voilier, des vacances à la mer, la vie dans sa fantaisie.

La construction identitaire d’une adolescente puis d’une jeune femme, près de sa petite soeur.

©Thierry Ledoux

Tout est si fragile, les églises sont des temples de papiers mâchés.

On cherche des signes, des traces, on n’arrête pas de penser.

« Je mets une bougie dans la lanterne la flamme vacille, brille dans la nuit. / Je la regarde à travers la vitre, je pense à toi. / Tu es près de moi, je te sens contre moi. »

Il y a quelquefois du vide dans les images de Thierry Ledoux, des organisations formelles presque surréalisantes, tout est mystère jusque dans la clarté de ce qui croit s’offrir à la vue.

On se cherche au bord d’une falaise, au cœur de la nuit, dans le sable des jours.

Aude est à son tour enceinte, à la fois sereine et mélancolique dans la lumière éclairant sa peau.

L’espoir est un enfant, la plus grande douleur est un enfant, il ne faut pas avoir peur des fantômes.

©Thierry Ledoux

Aude un jour de septembre, dont la couverture entoilée montrant le visage de Aude à la façon d’une nymphe de Man Ray, est superbe, n’est pas que le récit d’une vie abordée essentiellement dans sa linéarité, c’est un acte poétique envers une enfant aimée, un geste de foi, un mystère.

Et un appel à une prise de conscience collective face à la violence des rapports de genre.  

Thierry Ledoux, Aude un jour de septembre, préface de Céline Delbecq, textes de Louisette Battais, conception et réalisation Dominique Gaessler, Trans Photographic Press, 2024, 158 pages

https://www.transphotographic.com/produit/aude-un-jour-de-de-septembre-de-thierry-ledoux/

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