
Carte de lectrice d’Hannah Arendt, établie en 1939. © BnF, Archives institutionnelles
« Le racisme, le colonialisme, l’antisémitisme sont des idéologies. Extirper d’un texte ici un mot insultant, là un adjectif désobligeant revient à sortir des poissons crevés d’une eau qui, de toute façon, est empoisonnée. Si on peut toujours corriger la lettre, il est impossible de réformer l’esprit, qui dicte en sous-main l’intrigue et imprègne les raisonnements, où le sens de la hiérarchie, l’évidence de la domination blanche, la supériorité des hommes sur les femmes sont un présupposé, une conviction indispensable et indiscutée. » (Laure Murat)
Reprenant une parole d’Antonin Artaud, Toutes les époques sont dégueulasses, de Laure Murat, écrivaine et professeure à l’UCLA (Los Angeles), est une réflexion sur la littérature, la cancel culture et le wokisme.
Jusqu’où ira-t-on dans l’allégeance à l’époque dans laquelle nous vivons afin de ne blesser aucune susceptibilité ?
La protection des enfants n’est-elle pas l’alibi parfait pour interdire aux adultes l’expression de leur sensibilité, aussi inconvenante soit-elle dans leur débondage raciste ou.et sexiste ?
Faut-il introduire la police des mœurs dans la littérature ?
L’autocensure ne fait-elle pas déjà suffisamment de ravages ?
Distinguant les opérations de récriture (effacement), et de réécriture (réinvention), Laure Murat propose avec pertinence une ligne tierce, qui est celle de l’appareil critique, des préfaces et postfaces, afin de ne pas dénaturer les textes incriminés en les publiant tels quels (livres d’Agathe Christie, de Ian Flemming, Roald Dahl, Mark Twain, Tintin au Congo) tout en mettant à nu par des propos éclairants l’appareil idéologique qui les sous-tend.
Les maisons d’édition emploient désormais des sensitivity readers (démineurs éditoriaux) pour ne pas s’attirer les foudres des discriminés, mais il se pourrait bien, argumente l’auteure de Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023), qu’il s’agisse souvent moins de préoccupations éthiques que financières : ne pas tuer la poule aux œufs d’or que représentent certains titres très rémunérateurs.
On amende, on édulcore, on cosmétise, certes, mais surtout on compte ses sous : « Dans la plupart des cas, la visée n’est pas prioritairement la morale, l’antiracisme ou la lutte contre les violences sexistes, comme on essaie de nous le faire croire, mais plus simplement l’argent. Car ces œuvres, qui sont toutes des best-sellers mondiaux, sont en passe de ne plus correspondre aux attentes des nouvelles générations. C’est exclusivement pour conserver leur valeur lucrative que les éditeurs ont procédé à ces nettoyages approximatifs, avant que les héros canoniques comme Miss Marple ou James Bond, notoirement racistes et sexistes, ne deviennent complètement ringards. Et ce n’est évidemment pas un hasard si les œuvres de Roald Dahl ont été récrites juste avant la vente massive des droits à Netflix. »
Prononcé pour une part en août 2024 à Lagrasse, lors du Banquet du livre, Toutes les époques sont dégueulasses est un livre tonique, ouvrant la réflexion, faisant l’éloge de la pensée critique, de la mesure et du respect des auteurs.
« Il faut être absolument ignorant et méprisant de ce que coûte une phrase à un écrivain, ignorant du temps, de l’effort, du soin qu’il met à chaque mot pour songer seulement à modifier l’intégrité d’un texte que l’auteur n’est plus là pour défendre. Et on ne m’enlèvera pas de l’idée qu’il y a, tapie tout au fond de cette volonté de pasteurisation des livres et de surenchère révisionniste, inconsciente et tenace, une haine de la littérature. »
La littérature, qui est confrontation avec l’impossible et le mal.
La littérature, qui est ce cri et cette déchirure que le gros animal social ne pourra jamais supporter.
La littérature, qui est la rencontre des vivants (imparfaits) et des morts (imparfaits).
A l’heure où l’ordre mondial fascistoïde détruit ou invisibilise les archives, laissons les œuvres qui nous dérangent telles quelles, et problématisons-les.
Les enfants ont bon dos, ils adorent ce qui brûle.
N’est-ce pas en allant vers le feu et l’interdit que l’on devient un lecteur passionné ?

Laure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses, collection Les arts de lire, éditions Verdier, 2025, 80 pages
https://editions-verdier.fr/livre/toutes-les-epoques-sont-degueulasses/

C’est incroyable, je terminais le livre d’Emmanuel Ruben quand je vous ai lu – vous en avez si bien parlé que j’ai fait suivre votre article à deux amies qui ont des liens avec le Japon -, et j’ai acheté à l’instant le livre de Laure Murat avant de lire votre blog du jour !!!
Merci Eve Cz
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Oh bordel, v’là que le taudis 3 ans plus tard s’auto-lèche se disant : oui ! j’y suis ! j’écris ! Mais commencez par savoir lire Homère, retour à Detienne, « à dans 20 ans ! » Nabokov donnant une « liste de course ».
Homère.
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