Poème de la pierre bleue, par Didier Ben Loulou, photographe

©Didier Ben Loulou

« Il m’arrive d’être pris d’angoisse à l’idée qu’Israël un jour puisse disparaître. Ce serait un accident cosmique. »

Pour Didier Ben Loulou, le monde est poème, c’est-à-dire verbe fondamental, création par la feu du Logos.

Poursuivant sa recherche des traces de la lettre hébraïque en son pays, l’auteur de Un hiver en Galilée propose avec L’Alephbet un livre de signes bleus, couleur évoquant le divin bien et l’harmonie.

©Didier Ben Loulou

Dans Exode, le bleu indigo est évoqué lors de la construction du Tabernacle.

Il est à la fois la marque du rassemblement au nom d’un idéal, et le lieu de repos des exilés.

Composé de photographies et de textes personnels beaux et douloureux, L’Alephbet, ouvrage au titre borgésien, exprime à la fois la puissance de l’alphabet dans l’envoi de sa première lettre, et la persistance d’une langue/écriture à travers les siècles.

Inscrite sur les tombes ancestrales, la lettre carrée est l’évocation d’un nom, qui n’est que l’haleine pétrifiée de l’Imprononçable.      

©Didier Ben Loulou

« Au début des années 1990, explique le photographe, je voyais le mont des Oliviers comme un amoncellement de pierres tombales, une sorte de décor à la Hubert Robert. Un paysage qui interrogeait, avec ses combats, ses frontières en pointillés, selon les conquêtes au fil des siècles. Irrépressiblement attiré par ces lieux, j’étais fasciné devant des noms traversés par l’histoire. Noms bibliques mais aussi familiers, ceux d’ancêtres qui vécurent jadis en Espagne, en Algérie, au Maroc, tous séfarades ayant longuement erré en Méditerranée. Je me frayais un chemin entre ces pierres jalonnées d’inscriptions, de mots brisés, de restes épars, de signes à demi effacés, autant de seuils à franchir. »

Le choix du format carré et du tirage au procédé Fresson, magnifiant les pigments, concentrent le regard tout en le faisant entrer dans le domaine du merveilleux.

Didier Ben Loulou contemple la lettre hébraïque dans sa dimension de mystère profond, à la fois comme source de jouvence et destin.

©Didier Ben Loulou

« La vitalité cachée de la lettre, continue-t-il, est devenue le point nodal, le but « artistique » de mon existence, son centre de gravité en quelque sorte. Elle reste pour moi cette petite lumière fragile au cœur des ténèbres. »

Cette petite lumière apparaissant le soir, de l’autre côté de la vallée, comme dans le beau récit d’Antonio Moresco, flamme d’un enfant spectre menant pour qui la rencontre à l’introspection et à l’apprivoisement des mondes intermédiaires, ou souterrains, ou premiers/derniers.

Dans L’Alephbet, les images, comme des fragments d’éternité prenant la forme de sculptures photographiques, sont aussi inspirantes et fortes que les propos de l’auteur.  

©Didier Ben Loulou

Il s’agit d’affirmer par la lettre sauvée/rescapée une puissance qui est aussi un haut degré de solitude, un acte de fondation et une dispersion diasporique.

Placer des cailloux sur une pierre tombale, acter un geste de filiation, mêler l’âme des morts à celle des vivants.

Laisser venir à soi les images, les sépultures, les lettres.

« Ces tombes, parfois de l’époque du Talmud, perdues au milieu de la forêt, forment des sortes de mausolées au dôme bleu. On les trouve disséminées non loin de Safed, dans cette région reculée de Galilée qui, au XVIe siècle, fut un haut lieu de renouveau de la mystique juive, de la Kabbale, avec des figures illustres : Isaac Louria dit le Ari, Moïse Cordovero, Joseph Caro. Une région devenue le point de ralliement et le refuge de nombreux rabbins et de lettrés expulsés d’Espagne en 1492. »

Ne pas chercher, trouver, être disponible.

©Didier Ben Loulou

Marcher, seul, en silence, accompagné par l’histoire, la terre, le vent, la pluie.

Réparer, rédimer, réconcilier.

« L’outil photographique est mon seul moyen d’écrire contre les ténèbres. C’est aussi ma façon de libérer des étincelles dans la nuit du monde, tenté inconsciemment de vouloir le réparer, de créer des « unifications ou des réunifications » de choses séparées. On appelle ça en hébreu le yihoud, ou unification du Nom divin. »

Parcourant les paysages de Galilée, Didier Ben Loulou trouve dans le détail et le plus petit matière à émerveillement, à agrandissement, à cosmos.

Un photographe se penche sur une pierre, comme un étudiant de yeshiva sur le texte qu’il étudie, seul dans un monde peuplé de lettres absolues, loin de la haine, au cœur du vivant.

Sensation depuis le 7 octobre 2023 d’être abandonné de tous, et de devoir mener, intensément, par l’alphabet retrouvé en sa force originelle, un combat spirituel.

Aller à la rencontre du bleu, trône céleste.

Fleuraison des amandiers.

Fleuraison des images de peu, de rien, de tout.

« C’est sans doute, confie l’errant, le plus audacieux de tous mes projets photographiques. Je ne cherche aucun effet, rien d’excessif. J’aimerais que mes images soient sobres, pleines d’humilité, de retenue, qu’elles étanchent nos blessures et finissent par nous apporter un peu d’espérance. »

Effectivement, Didier Ben Loulou n’avait peut-être jamais mieux défini sa poétique photographique qu’avant cet Alephbet, composé pour l’espérance malgré la puissance du découragement face à ce qui vient, est advenu, revient.

« Au cours de mes longues marches, continue-t-il, je découvre le rôle de la magie, de la superstition et des croyances. La volonté d’assumer la parole en tant que puissance créatrice se mêle à des rituels qui cherchent à modifier le cours des choses. Le langage magique participe de ce que je tente de montrer dans mes images. »

©Didier Ben Loulou

Contre la hantise de l’effacement du peuple juif, Didier Ben Loulou fait se lever des pierres, des lettres, un livre, dont la dimension est à la fois de sauvergarde intime, et de prière pour tous.

« Que me reste-t-il depuis le 7 octobre, si ce n’est la naissance d’un petit-fils, Zohar, né à Jérusalem ce matin-là et la Galilée devenue mon séjour ? »

Des lecteurs, des amis, une famille, des éditeurs fidèles, des anonymes fraternels.

Le livre-fœtus de la Torah comme questionnement essentiel.

Et contre les traumatismes, la présence d’un arbre bleu, comme à Delphes, comme à chaque fois peut-être que l’on chute ou pourrait chuter.  

Didier Ben Loulou, L’Alephbet, direction éditoriale Arnaud Bizalion assisté de Linda Garcia d’Ornano, design graphique Morgane Girardin, révision-correction finale Marie Amal, photogravure Daniel Regard, Arnaud Bizalion Editeur, 2025, 94 pages

https://www.didierbenloulou.net/

https://arnaudbizalion.fr/fr/

©Didier Ben Loulou

Exposition éponyme à la galerie L’œil écoute (Lyon), du 25 octobre au 16 novembre 2025

https://www.galerie-oeil-ecoute.fr/

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