
« On remarquait, en outre, que la conversation ne portait plus sur l’avenir mais uniquement sur le passé, pour la simple raison qu’on se trouvait déjà dans cet avenir rêvé et qu’on ne pouvait plus en inventer d’autre. »
Arrive un temps, peut-être, où il faut se retirer.
Où la compagnie des hommes, des autres, lasse, fatigue, dégoûte.
Lorsqu’il publie le récit autobiographique Seul, August Strindberg (1849-1912) a cinquante-quatre ans.
Le dramaturge et peintre suédois a réduit ses contacts avec l’extérieur, la vieillesse s’installe, mais aussi, selon lui, une certaine fortification du moi – ou rigidification.
Strindberg nous dévoile ses préoccupations quotidiennes, notamment concernant les affaires courantes liées à son œuvre, ses promenades, ses quelques rencontres.
Dîner ennuyeux avec ses anciens amis. On se quitte vite, tout semble joué.
Routine, soucis domestiques des uns et des autres, mots fades.
« A chaque fois que je rentrais la nuit d’une de ces réunions au café, je sentais le vide ou la nullité de ces débauches où on ne cherchait en fait qu’à s’entendre parler et à imposer ses opinions aux autres. Mon cerveau en sortait déchiré, labouré et semé de graines de mauvaises herbes qu’il me fallait ratisser avant qu’elles ne germent. Rentré chez moi, dans la solitude et le silence, je me retrouvais et je m’enveloppais dans ma propre atmosphère spirituelle où je me trouvais bien, comme dans des habits bien en coupés ; après une heure de méditation, je sombrais dans l’anéantissement du sommeil, libéré des désirs, des passions, des volontés. »
August Strindberg atteint-il l’ataraxie bouddhiste ? Ou devient-il simplement sec ? Est-ce illumination de sagesse, ou arrangement avec la misanthropie ?
« J’annulais progressivement mes visites au café ; je m’entraînais à être seul ; il m’arrivait de succomber de nouveau à la tentation mais j’en revenais à chaque fois un peu plus guéri jusqu’au jour où finalement je découvris l’immense plaisir d’entendre le silence et d’écouter les nouvelles voix qu’on y perçoit. »
La solitude est pour Strindberg le prélude à un travail densifié, mais elle est aussi apprivoisement de la mort qui vient.
Posséder le minimum, louer deux pièces meublés à une veuve alors qu’on pourrait s’offrir un appartement confortable, se mettre à l’abri des passions et attachements.
Préférer le silence et l’anonymat aux bavardages et mondanités.
Laisser s’écouler la vie.
« De mon balcon, j’ai une très belle vue sur la lande, le lac et les forêts qui bleuissent là-bas jusqu’à la côte dans le lointain. Mais de mon divan, je ne vois que le ciel et les nuages et j’ai l’impression de voguer dans un ballon très haut au-dessus de la terre. »
Aiguiser ses sens et sa réflexion.
« Après bien des rechutes et des crises, j’en suis finalement arrivé à une sorte de réconciliation avec la souffrance en découvrant que la tristesse et la douleur brûlaient pour ainsi dire les déchets de l’âme, affinaient les instincts et les sentiments et ouvraient à l’âme libérée d’un corps tourmenté des facultés plus élevées. »
Approfondir sa solitude, entrer par la diète spirituelle dans un royaume de paix.
« J’ai toujours cherché à avancer et à monter et c’est pour cela que j’ai eu le droit de mon côté contre ceux qui voulaient m’entraîner vers le bas, et c’est pour cela que je suis devenu seul. »
Liberté intérieure, sentiment de sécurité.
Repousser les vices, favoriser la palpitation de l’âme.
« Au fond c’est ça la solitude : s’envelopper dans le cocon de son âme, se faire chrysalide et attendre la métamorphose, car elle arrive toujours. En attendant on vit ce qu’on a vécu et par télépathie, sur la vie des autres. La mort et la résurrection ; une nouvelle formation pour un nouvel inconnu. »
Relire les cinquante volumes de La Comédie humaine, de Balzac.
Marcher, penser, s’observer.
« Comme mes pensées ne sont jamais accordées avec celles de personne, presque toutes les paroles me blessent, et je peux souvent prendre un mot innocent pour une insulte. »
Seul, publié dans la collection de poche du Mercure de France, est vraiment très beau, vrai, profond, et pas forcément aimable.
« Le soir je suis sorti. J’allai m’asseoir dans un tramway uniquement pour me sentir de la même pièce que d’autres. J’essayai de voir dans leurs yeux s’ils me haïssaient, mais je n’y lisais que de l’indifférence. »
Ne pas trop dormir, ne pas trop veiller, chercher l’équilibre.
Devenir écosophe – bonne distance avec soi, les autres, le travail.
« Si j’écris toute la journée, le vide du désespoir m’emplit le soir, et j’ai l’impression que je n’ai plus rien à dire, que je suis fini ; si je lis toute la journée, je suis saturé et prêt à éclater. »
Prenant la forme d’un journal d’autoanalyse accompagnant la vie de leur auteur au rythme des saisons, tout en appuyant ses méditations sur nombre d’anecdotes puisées dans la rue, Seul interroge la vie d’un homme de nature pieuse, habité par la nécessité d’écrire.
Les forces manquent parfois, ou reviennent, tout est test, épreuve, combat spirituel.
Swedenborg est un amer dans la nuit, Strindberg composant son livre sur une table jonchée de chrysanthèmes.

August Strindberg, Seul, traduction Helen et Hervé Coville, Mercure de France, 2025, 136 pages
https://www.mercuredefrance.fr/seul/9782715267350
