
©François-Xavier Gbré
Symbole du pillage des ressources par les occupants français, le train ivoirien allant de Laleraba, à la frontière du Burkina Faso, au port d’Abidjan – 639 kilomètres au total -, est un objet ambigu, qu’a photographié et pensé selon trois axes François-Xavier Gbré.
Un effort d’acier trouant une végétation parfois luxuriante ; des infrastructures vétustes rongées par le temps ; une fresque composée à partir d’images collectées.
S’intitulant Radio Ballast, cette très belle série récemment exposée à la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris) est aussi l’objet d’un livre publié par Atelier EXB.

©François-Xavier Gbré
Si les trois pans de ce travail sur le chemin de fer ivoirien se succèdent dans l’editing, on peut considérer aussi qu’elles se chevauchent, s’informent mutuellement, s’entrelacent.
Radio Ballast, c’est en quelque sorte la rencontre de la photographie à l’allemande (une implacable découpe, de la sérialité, l’autonomie des formes), de la tradition surréaliste et du reportage à la Walker Evans.
Le livre progresse comme on pénètre dans un territoire presque fantastique.
Des brumes, des rails plongeant dans le gris, des formes naturelles ou anthropiques, bâtiment abandonné, roches bosselées comme un dos d’éléphant, puissance d’un arbre poussant entre les traverses.
Bataille entre la forêt et l’entreprise humaine.
Carreaux cassés, pont métallique bien riveté, du vert et du ciment.
Le chef de gare a disparu, la salle d’attente est envahie par l’humidité, mais, que personne ne s’inquiète, Dieu est amour (inscription sur un mur).

©François-Xavier Gbré
Radio Ballast se découvre avec une calme fascination, François-Xavier Gbré nous faisant voyager dans un train fantôme.
Des rails et des parpaings empilés.
Une vitre rayée, des coulures.
Une vierge assise sous une croix alors qu’il vient de pleuvoir.
Des sièges d’un wagon dont la peinture s’enfuit.
Un panneau de signalisation vintage.

©François-Xavier Gbré
De la terre rouge, des triangles et des lignes droites, le passage d’un convoi dans la douceur d’un bois où filtre une belle lumière, comme en Pennsylvanie.
Attentifs aux échos formels et chromatiques, François-Xavier Gbré construit des paysages parfois presque oniriques, faisant dériver ainsi la dimension documentaire de son corpus dans le domaine de l’imaginaire.
L’artiste photographie l’abandon, la dégradation des lieux, une lente déréliction.

©François-Xavier Gbré
« Comme dans plusieurs de ses travaux antérieurs, précise en préface Clément Chéroux, il s’est attardé sur ces matériaux – poutrelles rivetées, briques de verre, mosaïques de carrelage – dont l’ordonnancement cadencé constitue la nouvelle forme d’ornementation de l’architecture moderne. Il a célébré la beauté décatie des surfaces métalliques corrodées par la rouille et les graphies si caractéristiques de la signalétique ferroviaire. »
Sous la forme d’une grille, sont exposés des éléments de la geste ferroviaire ivoirienne, tout un monde d’ingénierie et de techniques appliquées au transport.
Impression de contempler les vestiges d’une civilisation disparue, comme des sortes d’aliens se présentant à nous par leur exosquelette.
Le pourrissement a gagné l’ambitieuse ligne de transport.

©François-Xavier Gbré
Lorsqu’on la déplie, la fresque finale est, par sa nature de collage, un condensé à la Prévert, plus tendre que féroce, plus ironique que dramatique, de l’histoire du train ivoirien.
Sandrine Colard écrit en postface : « Gbré est un photographe franco-ivoirien, né à Lille, où les décors post-industriels du nord de la France l’ont rendu sensible au symbolisme des architectures à l’abandon chargées d’histoire. »
On peut citer aussi Bossuet : « Accourez donc, ô mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que c’est que l’humanité : venez voir dans un même objet la fin de vos desseins et le commencement de vos espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de votre être ; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort. »

François-Xavier Gbré, Radio Ballast, textes Clément Chéroux, Sandrine Colard, Gauz’, édition Nathalie Chapuis, assistée de Camille Cibot, design graphique Nolwen Lauzanne, relecture Florian Berrouet, fabrication Charlotte Debiolles, partenariats Yseult Chehata, diffusion Ophélie Moheymani, Atelier EXB / Fondation d’entreprise Hermès
https://exb.fr/fr/home/679-radio-ballast.html

©François-Xavier Gbré
Exposition éponyme présentée à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris – jusqu’au 11 janvier 2026 -, à l’International Center of Photography à New York en 2026 et à la Fondation Donwahi à Abidjan en 2027

©François-Xavier Gbré