Une rage homérique, par Gustave Flaubert, écrivain

Louis Bouilhet

« Imaginez autre chose ! Hâtez-vous ! ou bien la France s’abîmera de plus en plus entre une démagogie hideuse et une bourgeoisie stupide. »

La lettre envoyée par Gustave Flaubert au conseil municipal de Rouen, à la suite du refus de la ville d’accorder un espace pour l’édification d’un monument à la mémoire de son ami l’écrivain Louis Bouilhet, est un modèle de rage antibourgeoise.

Avec hauteur, sarcasmes, traits vifs et précis, Flaubert dénonce les représentants d’une société dont « tout l’effort intellectuel consiste à trembler devant l’avenir. »

Cette lettre écrite en 1871, publié une première fois en janvier 1872 dans le journal Le Temps, et objet la même année d’un tiré à part, est une prise de position en faveur de l’art dégagé des intérêts à court terme des notables.

« Avant d’envoyer le peuple à l’école, allez-y vous-même ! Classes éclairées, éclairez-vous ! »

Louis Bouilhet (1821-1869), dont les édiles normands doutent du talent littéraire ? un poète et dramaturge jouant le rôle d’accoucheur auprès de Flaubert, ayant obtenu, à la suite d’une campagne de souscription, l’argent nécessaire pour la mise en chantier de son projet – un buste de son ami surplombant une fontaine.

« Les souscripteurs, précise-t-il, voulaient une chose moins inutile, – et plus morale : c’est qu’en passant dans les rues, près de l’image de Bouilhet, chacun d’eux pût se dire – : « Voici un homme qui, en ce siècle de gros sous, consacra toute sa vie au culte des lettres. L’hommage qu’on lui a rendu après sa mort n’est qu’une justice ! J’ai contribué pour ma part à cette réparation et à cet enseignement. » »

Face à l’objection d’un piédestal trop grand pour la gloire méprisée de son ami, Flaubert, d’une ironie vindicative, cite sur plusieurs pages l’ensemble des personnalités, de bien médiocre dimension, saluées par la ville, concluant partiellement : « Car on ne vit dans la mémoire des hommes que si on leur a donné de grands amusements ou rendus de grands services. Vous n’êtes pas faits pour nous fournir les uns ; accordez-nous les autres. (…) Prenez garde qu’on ne vous accuse de mépriser ceux qui ne donnent point l’exemple de la fortune ! »

L’épistolier se fait alors hugolien : « La noblesse française s’est perdue pour avoir eu, pendant deux siècles, les sentiments d’une valetaille. La fin de la bourgeoisie commence parce qu’elle a ceux de la populace. »

Lorsque l’auteur de Bouvard et Pécuchet voit rouge, gare à nous tous.

Gustave Flaubert, Conservateurs qui ne conservez rien, éditions Allia, 2026, 48 pages

https://www.editions-allia.com/fr/livre/1085/conservateurs-qui-ne-conservez-rien

Cabinet de Flaubert à Croisset

https://www.leslibraires.fr/livre/25951840-conservateurs-qui-ne-conservez-rien-gustave-flaubert-editions-allia?affiliate=intervalle

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