
©Martin Amis
La couverture entoilée sérigraphiée de Reverie, de Martin Amis, montrant un entrelacs de branchages et de ronces surgies de la nuit, est en soi un manifeste.
Ne craignez pas le noir, semble-t-elle nous dire, n’ayez pas peur de vos rêves, faites l’expérience d’une dépossession.
Publié sans texte, avec la beauté des gestes poétiques radicaux, cet ouvrage est un hymne au rien, c’est-à-dire au tout de la nature.
On y entre comme on marche sur des chemins de campagne, joie retrouvée devant l’indemne.
Suite logique de son précédent opus, This Land, ce volume aux très délicates nuances de gris s’attarde dans l’estuaire de la Tamise et de ses environs, dans le nord du Kent.
Le ciel et les marées se confondent, le fleuve anglais épouse la mer du Nord, il y a interconnexion, interdépendance, tissage permanent.

©Martin Amis
La lumière froide unifie l’ensemble, des bulles éclatent à la surface de l’eau, le bout de bois tombé depuis les rives est une entité dialoguant avec l’entièreté du paysage perçu comme vivant.
Tête d’un cheval blanc, majesté du calme, partition du vent.
On respire bien ici, on prend le temps de contempler, la sensation d’être est bien supérieure à l’avoir, qui nous dévore.

©Martin Amis
Mais attention, les bucoliques virginiennes ne sont plus de mises à l’ère du capitalocène : on perçoit des signes de dévastation.
Des clôtures – début du mal pour Jean-Jacques Rousseau (reprendre Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes).
Un squelette de barque.
De la ferraille.
Des lignes électriques.
Des fumées industrielles.
Des usines à l’horizon.

©Martin Amis
Ce sont les marques d’une civilisation extractiviste à bout de souffle, la nature n’est cependant pas pressée, elle reprendra bien assez tôt ses droits.
Les images du photographe britannique sont imprimées pleines pages, les pages blanches offrant au regard une possibilité de retournement intérieur.
L’impression générale est celle de tableaux où l’esprit se plaît à dériver, et de la construction d’un espace méditatif.
Il n’y a pas de personnage, mais une présence humaine diffractée.
De la rouille et des vagues océaniques, des eaux polluées et des brumes mystérieuses.
Une brebis allaite son petit, tout va son cours dans le désastre programmé.
Reverie suit le fil des saisons, tout en observant un territoire de dimension quasi fantastique, à tout le moins onirique.

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Des terres ont été achetées, on prévoit d’installer des lotissements, il faudra fuir pour mieux revenir.
Le cinéaste Derek Jarman avait ménagé un coin de paradis à deux pas d’une centrale nucléaire (Lire Nature moderne, Actes Sud, 2025).
Tout est possible, et même de traverser le pire.
Un livre de grâce, comme un jardin de simples, nous le rappelle.

Martin Amis, Reverie, design Tom Booth Woodger, Photo Editions LTD, 2025, 80 pages – 600 exemplaires

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