
Puente, Juan Rulfo
Par sa sobriété et sa façon de célébrer un trio de personnages excellents ayant marqué l’histoire, spirituelle, littéraire et intellectuelle, d’un pays aimé maintes fois décrit dans son œuvre, Trois Mexique est certainement l’un des plus beaux livres de J.M.G. Le Clézio.
La poétesse sœur Juana Inés de la Cruz (1651-1695), l’écrivain Juan Rulfo (1917-1986), inventeur du réalisme magique avec ses nouvelles et son unique roman Pedro Paramo et l’historien de son village natal d’altitude Luis Gonzalez y Gonzalez (1925-2003) sont ainsi les trois figures d’une mexicanité riche, complexe, ouverte, née dans le métissage, rencontre de l’atavisme préhispanique et de la modernité.
Trois Mexique, comme trois façons de comprendre un pays ayant permis à l’écrivain français, prix Nobel de littérature en 2008, d’opérer depuis longtemps une transformation intérieure.
Considéré dans sa triple dimension de sacré, de résistance au colonialisme uniformisateur, et de persistance d’un rapport à la terre abordée comme espace de fécondité et de mythe, cet ouvrage commence par le portrait d’une autrice de l’âge baroque ayant affirmé la liberté des femmes, sœur Juana Inés de la Cruz.
« Juana, écrit Le Clézio, est profondément originale. En elle, tout est contraire à son temps. Sa jeunesse, son instinct, son émotion, sa fantaisie, son courage. Elle refuse d’emblée la condition que la société coloniale fait aux filles. Elle n’annonce pas la rébellion, mais elle affirme sa passion, convaincue qu’elle est née pour jouer un rôle dans la société masculine, non pas un rôle d’égérie ou de modèle, mais pour trouver une place dans le système, une voix, un style, une vérité, une force d’âme, sans s’abandonner à une soumission aux règles de la bienséance. Elle ne veut pas être un élément du décor, un faire-valoir, ni un charme caché et subversif, elle refuse de séduire. »
D’origine rurale, entrée à dix-sept ans comme novice au couvent des carmélites, à Mexico, avant de rejoindre un couvent de nonnes hiéronymites plus libéral et favorisant la traduction, Juana, réputée enfant prodige, possède un talent de musicienne et d’écrivaine qui lui fit connaître les arcanes de la cour, décidant cependant très vite de fuir le monde et ses superficialités.
Elle lit la Bible, Pétrarque, Ronsard, et tous les écrivains qui comptent, son intelligence excellant dans les jeux de langage.
A-t-elle vécu comme Thérèse d’Avila une expérience mystique ? Nul ne peut en être certain.
Elle lutte contre les discriminations faites aux femmes, composant des poèmes, qui sont des rondeaux, des pastourelles, des sonnets, allant jusqu’à intégrer audacieusement dans ses textes des expressions en langue nahuatl et le patois créole des esclaves.
« Hommes méchants qui accusez / Sans raison les femmes / Sans voir que c’est vous la cause / De tout ce dont vous vous plaignez »
L’amoureuse ardente de Maria Luisa de Laguna, vice-reine de la Nouvelle-Espagne, est-elle intersectionnelle ? Peut-être bien.
Elle reste provinciale, fille du peuple, son verbe inventif accompagnant sa quête de la liberté.
« Convaincue aussi de sa place, de ce peu qu’on attend d’une femme, avance Le Clézio, elle écrit Premier songe [qui évoque la recherche de la lumière dans la nuit du rêve] comme une incantation, un appel secret. Plus tard, quand ses ennemis l’accusent d’impiété, elle porte son poème sur elle, elle le garde tel un testament cousu dans son habit de religieuse, au plus près de son cœur, elle en fait le talisman qui justifie tout ce qu’elle a écrit, la raison qui surmonte les reproches de son accusateur public et rend la voie du silence supportable. »
Les autorités ecclésiastiques la réduiront finalement au silence, mais sa mémoire et son œuvre perdurent.
Une très belle photographie, de grande douceur, de Clara Aparicio, photographiée par son mari l’écrivain Juan Rulfo, ouvre la seconde partie.
« Il est certainement, avance l’auteur de L’extase matérielle, l’un des plus grands vrais écrivains du XXe siècle. Celui qui a changé quelque chose à la littérature, a inventé une voie nouvelle, loin de toute école, de toute idée reçue, celui qui a refondé l’imaginaire, non pas avec théories ou diktats, mais plutôt avec un mélange d’insolence et de nonchalance, sans souci pour les règles établies, sans respect excessif des modes, ainsi, en liberté, en apesanteur, comme un jeu, comme un jeté de pierre. Comme un envol de mots. »
La liberté, toujours.
Juan Rulfo a voyagé dans le monde, a photographié au Rolleiflex le Mexique rural, et a écrit un livre fondamental, Pedro Paramo, inventant le réalisme magique, dont Garcia Marquez s’inspirera.
Son univers ? « Un monde fracturé, hanté par la mort et par l’esprit de vengeance, où les hommes et les éléments sont pris dans une sorte de vortex fatal qui les engouffre et les détruit. Un monde réduit à l’essentiel, laconique, dénudé jusqu’à l’os, raconté à la première personne, d’une voix monotone et pourtant chargée d’émotions comme un ciel d’orage, imprégnée d désespoir ironique et d’une rage vibrante de vie. »
Rulfo célèbre la terre nue de son pays, avec une puissance d’imaginaire et de langue faisant de lui l’égal d’un Faulkner.
Le Mexique d’altitude, pays d’Indiens, de chevaux et de vent, est aussi celui que décrit en son village natal de San José de Gracia, est au cœur de l’œuvre de microhistoire de Luis Gonzalez, lui aussi chercheur de vérité, qu’est le livre unique Pueblo en vilo.
C’est un monde très féminin, comme celui de Juan Ruflo et de Juana Inés de la Cruz, un monde modeste, mélancolique et profond.
Un espace universel dans son particularisme.
C’est aussi toute la quête, d’authenticité, du plus mexicain des écrivains français.

J.M.G. Le Clézio, Trois Mexique, Gallimard, 202, 142 pages
https://www.gallimard.fr/catalogue/trois-mexique/9782073137210
