Paysages d’après-conflit, par Jo Ractliffe, photographe

Petrus Mannel Eberhaeser, 2025 de la série The Garden, tirage gélatino-argentique, © Jo Ractliffe. Courtesy Stevenson, Le Cap, Johannesburg, Amsterdam, 2026

« La singularité de l’œuvre de Ractliffe réside dans la manière dont elle représente les rapports entre absence et présence. Ses images, loin d’illustrer des faits et des événements sociaux et politiques, encouragent les spectateurs à aller au-delà de la surface et à identifier un récit dissimulé. » (Pia Viewing)

Photographe née au Cap en 1961, vivant et travaillant principalement en Afrique du Sud, Jo Ractliffe s’intéresse essentiellement aux paysages d’après-conflit de l’Afrique australe (Namibie, Angola, Mozambique, Zimbabwe…), pointant son objectif vers les terrains vides et les bâtiments blessés des guerres les ayant affectés.

Elle remarque des cicatrices dans le territoire en des images dont le silence est éloquent.

Quelles traces restent-ils de ravages et de drames pourtant proches ?

Que voit encore dans le paysage de l’apartheid, des combats fratricides, des déplacements de populations ou de communautés ?


Southern national highway, Namibia,
 1982, tirage gélatino-argentique d’époque, © Jo Ractliffe. Courtesy Stevenson, Le Cap, Johannesburg, Amsterdam, 2026

Jo Ractliffe observe les signes diffus ou plus massifs de ce qui témoigne encore de la douleur des antagonismes, ses images prenant une valeur d’archive.

Une exposition au Jeu de Paume, ainsi qu’une monographie publiée par Atelier EXB colligeant trente ans de travaux, dont la série inédite The Garden, permettent d’apprécier l’ampleur de cette œuvre interrogeant l’oubli et la persistance de la violence dans des espaces redevenus apparemment ordinaires.

Ses photographies sont essentiellement en noir et blanc, mais l’artiste ne s’interdit ni la vidéo, ni l’installation, pour explorer et exposer ses lieux de mémoire où le traumatisme est exprimé sobrement.

Il faudrait regarder avec elle chaque image pour en comprendre toute la portée, toute la charge symbolique condensée dans le calme de son cadre de vision.

Des corps à la peau blanche ou noire, des attitudes, des postures, des voitures, des caravanes, des routes, des champs cultivés, des espaces circonscrits, des têtes blondes, un port de commerce, un oiseau mort, des squelettes, une piscine, disent tous, dès l’orée de son oeuvre, la hantise de la ségrégation, du racisme, de la haine de classe.  


Crossroads
, 1986 de la série éponym, tirage gélatino-argentique d’époque, tirage gélatino-argentique d’époque, © Jo Ractliffe. Courtesy Stevenson, Le Cap, Johannesburg, Amsterdam, 2026

« Ratcliffe, poursuit Pia Viewing, invite le spectateur à interpréter et à explorer ses images à la manière d’un archéologue. Ses œuvres l’encouragent à pénétrer leur contenu, elles le poussent à imaginer, à réfléchir, à réagir. Position assez inconfortable qui l’oblige à combler les silences, à répondre à ce qu’il voit – ou ne voit pas. »

Des chiens traînent parmi des ruines, on voit des abris de fortune, des barbelés, des soldats armés, une désolation dans le miroir du Rolleiflex.

Pyramides de briques et lignes à haute tension.

Des infrastructures et le désert, un cheval étique et une baraque en tôle.

Des trous dans des édifices qui s’effritent comme des passages de balles ou d’obus, comme une façon de faire périr le sens.

Nadir 14, 1988 (œuvre issue du triptyqye Nadir 14 / Nadir 15 / Nadir 16) lithographie photographique sérigraphiée, © Jo Ractliffe. Courtesy Stevenson, Le Cap, Johannesburg, Amsterdam, 202

Certaines séries frôlent le registre fantastique, parce que tout est fou, désaccordé, démembré, dans un basculement possible à chaque instant.

Un âne braie face à un mur.

Les bandes de films exposés sur fond noir donnent l’impression de vues depuis une meurtrière.

Qu’a-t-on le droit de voir ? de penser ? de supposer ?

Des vêtements sèchent pendus à des fils de fer, comme autant de martyrs étêtés.

Pieds nus, rafistolages, combats inégaux.

Paysages envoûtés, presque vaudouisés, minés – Rory Bester parle avec justesse d’hantologie.

Frontières paisibles et assassines.

La destruction est là, mais invisibilisée, les signe sont ténus, il faut déchiffrer – on pense, bien sûr, au corpus de Sophie Ristelhueber.     

Des camps, des grillages, des pierres, et la force collective des communautés noires.

Doll’s head, de la série reShooting Diana, 1990-1999 impression pigmentaire, © Jo Ractliffe. Courtesy Stevenson, Le Cap, Johannesburg, Amsterdam, 2026

Impression de territoires chamanisés, prêts à se soulever, toujours intrinsèquement intranquilles.

Craquelures, amoncellement de matières brûlées, échouage.

Des jardins comme autant de cimetières, mais aussi de surfaces d’espoir et de poésie.

« Mon mode opératoire, en quelque sorte, explique Jo Ractliffe, a consisté à cheminer lentement : j’ai suivi des pistes de terre, pris de mauvais virages, prêté attention à tout ce que je rencontrais. »

Cette puissance d’attention est perceptible dans chaque image.

Il y a dans les photographies de cette artiste importante un retrait – de l’Histoire, des cris, des douleurs, de tout ce qui fait spectacle -, qui est une réserve, un art du temps long et de la réflexion, une plurivocité également, qui est la marque de la complexité constitutive d’une démarche de haute sensibilité, politique, fraternelle, mais sans banderole ni slogan.

Jo Ractliffe, En ces lieux, textes Pia Viewing, Rory Bester, Oluremi Onabanjo, édition Jordan Ales et Camille Cibot, conception graphique François Dézafit, fabrication François Santerre, partenariats Yseult Chehata, diffusion Ophélie Moheymani, Atelier EXB / Jeu de Paume, 2026, 336 pages

https://exb.fr/en/home/690-out-of-place.html

https://exb.fr/en/authors?name=jo-ratcliffe&id=177

Donkey, Pomfret , 2011 de la série The Borderlands tirage gélatino-argentique,© Jo Ractliffe. Courtesy Stevenson, Le Cap, Johannesburg, Amsterdam, 2026

Exposition éponyme au Jeu de Paume (Paris), du 30 janvier au 24 mai 2026 – commissariat Pia Viewing, coordination de l’exposition Marguerite Vial, régie des oeuvres Maddy Cougouluègnes

https://jeudepaume.org/evenement/jo-ractliffe-en-ces-lieux/

https://www.leslibraires.fr/livre/26004321-en-ces-lieux-jo-ractliffe-atelier-exb?affiliiate=intervalle

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