
©Denis Dailleux
« C’est avec un pincement au cœur que je traverse maintenant mon village, où tous les commerces ont fermé et les rues sont désertes. Dans mon enfance, il y avait trois épiceries, deux boulangeries, trois cafés, une boucherie et divers métiers comme maréchal-ferrant, bourrelier, tonnelier, et même quelques petites fermes au milieu du bourg. La vie de Chanzeaux s’organisait autour de trois personnalités que je respectais et craignais : le maire, le curé et l’instituteur. » (Denis Dailleux)
On peut aller très loin pour photographier, s’éblouir du vaste divers, se rêver exote comme Victor Segalen, bien sûr.
On peut aussi, comme Denis Dailleux, regarder autour de soi, dans la stricte limite du village où l’on réside, et rendre hommage aux habitants que l’on croise, ou avec qui l’on se sent en amitié ou sympathie profonde.

©Denis Dailleux
La photographie est aussi cela, un instrument de célébration.
Les vingt-et-une personnes qu’a rencontrées le photographe dans son village de Chanzeaux, dans le Maine-et-Loire, durant les étés 1987, 1988 et 1989, ne sont plus de ce monde, mais ils sont pourtant là, ressuscités, avec leur bel âge de femmes et d’hommes ayant déjà beaucoup vécus.
Composé de portraits en pied effectués dans un décor naturel baigné de lumière, les êtres que nous voyons témoignent d’un monde disparu ou disparaissant, la paysannerie traditionnelle, un rapport à la terre et à l’environnement sans artifice.
Nous sommes avant l’ère d’Instagram, avant la spectralisation générale des corps, avant l’asservissement numérique.

©Denis Dailleux
Des corps et des visages justement nous font face, vrais, nobles, ne cillant pas.
Denis Dailleux n’est pas un ironiste, son art est un rappel de la dignité et la beauté en chacun, c’est son éthique.
Pas d’esbrouffe, mais de légers décalages, des pointes d’humour qui sont touchantes.
Ses personnes sont aussi des personnages, chacune portant dans les bras ou d’une main une poignée de végétaux, un cœur de tournesol, des fleurs, un panier rempli de légumes, un fagot de bois, une tige de maïs, une énorme citrouille.

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S’il y a ici du naturalisme, ce n’est pas du vérisme, la mise en scène conférant à chaque être une liberté dans la douce réinvention de soi.
Les habits indiquent une époque bientôt révolue, celle de la modestie de nos grands-parents sachant tenir leur place sans se plaindre, avec pour aide les proverbes de toujours, la foi et le cycle des saisons.
Denis Dailleux se souvient à travers eux, présents probablement en chacun de ses portraits, d’une enfance paraissant aujourd’hui incroyable aux jeunes générations : aller chercher de l’eau au puits, la ségrégation sociale à l’église, l’arrivée des premiers postes de télévision…
L’artiste ne se hausse pas du col, il est avec les gens qu’il représente, à la même hauteur, ensemble, tous ensemble, et solitairement, chacun dans son idiosyncrasie.

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Publié en grand format vertical par Le Bec en l’air, Les gens de mon village est accompagné en postface d’un bel essai autobiographique.
Denis Dailleux y narre des moments de son enfance, et le retrait progressif d’un monde que pouvait encore structurer la sensation poétique de l’existence.
« Les majestueux cyprès du cimetière qui s’élançaient vers le ciel ont subi le même sort [qu’une glycine arrachée par ses parents] : abattus parce que les racines soulevaient les tombes. Presque au même moment, tous les villages des alentours ont coupé leurs cyprès et la poésie a fui ces lieux. Souvent, quand je traverse un cimetière avec ses sépultures en granit, impeccables et sans âme, je me demande ce que l’on a fait au ciel pour mériter tant de laideur. »
Antidote à la laideur, Ceux de mon village nous rappelle qu’il est possible de recréer des espaces enchantés.
Et l’on pense au jardin extraordinaire du fou chantant, Charles Trenet.

Denis Dailleux, Les gens de mon village, texte Denis Dailleux, édition Fabienne Pavia, numérisation Lorène Brouty, Le Bec en l’air Editions, 2025
https://www.denisdailleux.com/
https://www.denisdailleux.com/book/book-les-gens-de-mon-village.html
https://www.becair.com/produit/les-gens-de-mon-village/

©Denis Dailleux
Denis Dailleux est membre de l’agence VU’
Il est représenté par la galerie Camera Obscura (Paris), la Galerie Peter-Sillem (Francfort), la Box Galerie (Bruxelles), la Galerie 127 (Marrakech) et la Galerie Tintera (Le Caire)