Israël depuis Holon, par Norbert Czarny, écrivain

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Les désastres de la guerre, Goya

« Un jour viendra où chacun, Israélien ou Palestinien, comptera un mort dans sa famille. Et à partir de ce jour, ce sera sans fin. » (Apeirogon, Colum McCann)

Holon, où réside une importante communauté samaritaine et des descendants d’exilés polonais puis russes, est une ville située dans la banlieue sud de Tel-Aviv connaissant depuis quelques années une modernisation accrue et une politique de végétalisation remarquée.

C’est aussi le lieu à partir duquel l’écrivain et essayiste littéraire Norbert Czarny considère le destin d’Israël.

L’auteur à l’écriture sobre et sensible de Les Valises (1989) et de Mains, fils, ciseaux (2023)  y réside régulièrement pour des raisons familiales, mais depuis le 7 octobre 2023 et le massacre perpétré par le Hamas les horloges semblent devenues folles.   

Avec Au pays perdu, publié par Editions La Pionnière, Norbert Czarny tente de comprendre, avec beaucoup de précaution, ce que la terre où vit sa mère est devenue.

Il y a des retours de Holon – sous-titre de l’ouvrage – comme il y a des retours d’URSS ou du Congo.

Mais l’accent ici n’est pas de portée gidienne, il est plus modeste, plein de nuances.

« On est encore, écrit-il, le 7 octobre 2023. Ce jour-là, ma petite-nièce termine son service militaire et elle doit fêter ses vingt ans. On est en 2025, mais elle a toujours vingt ans. Je n’ai pas la prétention de comprendre, de savoir, de pouvoir affirmer. Je ne tiens pas ce que j’écris pour la vérité, je ne pense pas rendre justice, ou expliquer. Mes yeux et mes oreilles suffisent. Qu’on ne m’en demande pas plus. Trop de bruit par ailleurs, trop de polémiques, d’envolées péremptoires. Trop de grands mots, trop d’hyperboles. »

Non pas les Juifs mais des Juifs.

Non pas les Arabes mais des Arabes.

Entrer dans la complexité.

Norbert Czarny se souvient de son adolescence dans cette ville fondée sur le sable, des épiceries de quartier, des marchands de journaux, des biscuits confectionnés par sa grand-mère, du nom des cinémas, et de ses séjours dans deux kibboutz bien différents.

Le jeune homme se rend à Jérusalem, lit David Shahar, observe en 1982 des manifestations monstres contre la guerre du Liban (Begin lâchera Sharon, son ministre de la défense), et la montée d’une tension, les espoirs de paix s’effondrant le 4 novembre 1995 avec l’assassinat de Rabin.

« Bibi devient roi d’Israël. Il remporte tous les scrutins en exacerbant les passions les plus sinistres. Il laisse ses troupes manifester en brandissant des pancartes montrant Rabin déguisé en S.S. Joie mauvaise sur son visage. Il fustige sans vergogne tous ses adversaires et attaque les Palestiniens d’Israël, qu’il appelle « les Arabes » et qu’il accuse de trahir le pays. Ignore-t-il que ce son les aides-soignants, les infirmiers et les médecins palestiniens qui font tourner les hôpitaux du pays ? »

Le ton se fait douloureux, contre la politique expansionniste du gouvernement israélien, contre la perte des valeurs humanistes élémentaires.

« Le pays est perdu, égaré, parce qu’il ignore où il va. Ceux qui le dirigent ont sans doute une idée de la trajectoire visée [de la mer Méditerranée au Jourdain ?], mais ils se gardent bien de la décrire franchement. Ils agissent, c’est une façon de s’exprimer : détruire la moindre infrastructure dans Gaza est une façon s’y rendre toute vie impossible. (…) Perdu enfin parce que seul, isolé. Les Etats qui ont soutenu sa création, ceux qui l’ont aidé au fil des années, ceux qui l’ont aimé comme on aime la jeunesse, son envie de vivre, son inventivité s’en éloignent, comme on le fait d’un lépreux ou d’un pestiféré. »

L’observateur décrit un pays aveuglé par le traumatisme subi, l’attente infernale de la libération des otages, l’héroïsation des soldats vengeurs, la propagande guerrière.

Faisant un parallèle avec la Russie d’aujourd’hui, il écrit : « Israël Katz, le ministre de la Défense aux déclarations littéralement incendiaires, semble copié de Medvedev. Smotrich et Be Gvir ont la virulence des blogueurs bellicistes qui en demandent toujours plus à Poutine. Mais en plus ils sont au pouvoir et ils décident. »

Certains propos pourront scandaliser, ou ouvrir le débat.

« Charles Maurras, l’idéologue de l’Action française, voyait dans la défaite de 1940 et l’arrivée de Pétain au pouvoir « une divine surprise ». Je ne suis pas loin de penser que le massacre du 7 octobre est aussi, pour certains, une divine surprise. »

Toute puissance de l’extrême-droite, ultranationalisme, pays aimé, perdu, à retrouver.

« Je reverrai bientôt ma mère, en mai ou plus tard. Je lui apporterai quelques romans achetés au Mémorial de la Shoah, je lui rachèterai les livres de Robert Bober, ses exemplaires sont près de tomber en lambeaux. Je lirai près d’elle, puis nous jouerons aux dominos. Nous faisons jeu égal, mais, rompant avec mes habitudes de mauvais joueur, j’accepte à présent de perdre. »

Norbert Czarny, Au pays perdu, Retour de Holon, Editions La Pionnière, 2026, 40 pages

https://www.lapionniere.com/livres/au-pays-perdu-de-norbert-czarny

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