
« Il faut imaginer Mallarmé lycéen – ce n’est pas si difficile – en tout jeune homme, efféminé, précieux, voire flûtée, gestes compassés, théâtraux, bousculé, rudoyé par ses camarades ébahis, envieux devant sa maîtrise de la langue, ses fastes, ses pouvoirs. Exaspérés, lucides, ils le tabassent. Il se fait appeler Comte de Bougainvilliers. Impressionnés, ils se taisent. Il triomphe, juste avec les mots. »
Stéphane Mallarmé, qui connut tôt le décès de sa jeune mère – vécu, disait-il, dans une forme d’indifférence étrange -, puis de sa sœur Maria, et de Harriette, une Américaine qui lui plaisait, recherchait la beauté, l’absolu, ce qu’il appelait, contre la corruption des temps et la dégradation des formes, le Poème.
Atteindre par la ciselure des vers un monde pur, mystérieux, de silence sacré.
Il ne s’agit pas de copier le réel, mais de l’atteindre au plus près en le suggérant.
Fruit d’un labeur harassant, et de nombreuses phases de découragement, l’œuvre de Mallarmé est tout entière formulation d’une beauté liée au rêve, à l’imagination, aux correspondances.
Epuiser Mallarmé ? Surtout pas, mais l’esquisser, oui.
Tel est le projet de l’alerte essai de Jean-Jacques Gonzales, Ebauche de Mallarmé, publié aux éditions Manucius.
On le sait, la destruction fut sa Béatrice, soit un constant arasement, une façon d’aller vers le cœur des choses, de creuser, d’exalter l’absence.
« Ce n’est pas le vide qui alourdit sa main, analyse l’auteur de Albert Camus, l’exil absolu (Manucius, 2007), mais la difficulté à faire le vide, la main n’est pas vide, mais trop pleine, encombrée de « mille gracieusetés lyriques et beaux vers » qui hantent la cervelle, induisent des tracés dont il veut se déprendre coûte que coûte. »
Professeur d’anglais pendant trente ans, médiocrement noté par sa hiérarchie – on dit qu’il ennuie ses élèves -, Mallarmé vécut à Sens et Tournon-sur-Rhône, rêvant surtout de Paris – ses mardis de la rue de Rome ont fait date.
Un double régime d’écriture guide Ebauche de Mallarmé : les relations avec son grand ami poète Henri Cazalis (pages en écriture italique), et le récit biographique de sa formation, de ses lectures (Baudelaire et Poe en tête), de ses voyages, de ses relations, notamment familiales (ses parents, son épouse Marie, sa fille Geneviève).
A dix-huit ans, Mallarmé copie des milliers de vers des auteurs qu’il admire, comme on va au Louvre s’inspirer des grands maîtres.
La vie sociale et professionnelle tend à l’abrutir, elle ne l’intéresse que peu.
Est-il hautain ? Peut-être. Méticuleux, obsessionnel, méthodique jusqu’à l’excès ? C’est certain.
Quand devient-on vraiment p/Poète ?
Jean-Jacques Gonzalez cherche ces moments où l’on bascule, où les dés sont relancés, où les ponts sont franchis.
Il rencontre des symbolistes, et écrit : J’attends, en m’abîmant, que le Néant se lève.
On chute, on meurt, on devient fantôme, mais il y a, pense-t-il, l’immarcescible Azur.
Il pense à Hérodiade, il n’en dort pas, il est hanté.
Café sur café.
Mallarmé veut aller à la source, tout sacrifier pour cette quête.
En 1866, il traverse une crise intense, tombe dans un abîme, c’est la fameuse Nuit de Tournon, orientant par la suite toute sa poétique.
Il va falloir encore retirer, abstraire, se désépaissir.
« Ecrire, note Jean-Jacques Gonzalez, qui compte par la suite écrire sur Verdi et Spinoza, c’est perdre des parties de son corps et attendre la régénération. »
En 1879, son jeune fils Anatole meurt.
Le Néant se rapproche un peu plus, Mallarmé a encore vingt ans à vivre.

Jean-Jacques Gonzales, Ebauche de Mallarmé, éditions Manucius, 2026, 116 pages
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