
« Je suis mort à vingt-six ans ; je viens de renaître. Mon état civil dit que j’ai quarante-trois ans ! Sur le papier peut-être ! pas dans le cœur ! J’ai vingt ans ! L’âge de mon fils. Et j’ai un fils ! J’ai une femme ! Je marche droit ; ùais mon esprit titube, je suis grisé de joie. Je me dis : « Eh bien ! mon vieux Gégène, tu as fini de souffrir, hein ! » Je ris à la pensée que je n’aurai pas besoin de me pendre ! »
Un condamné à mort s’est échappé, il se nomme Eugène Dieudonné, ébéniste de son état.
C’est un homme très doué pour la survie, et surtout innocent de ce que l’on accuse : être complice de la bande à Bonnot – des anarcho-assassins.
« La vie au bagne, dit-il, est épouvantable. Ce sont les règlements qui nous accablent. Ils trahissent certainement dans leur application l’idée des hommes qui les ont faits. C’est comme un objet qui tombe de haut et qui arrive à terre, son poids multiplié. Aucun ne peut se relever ; nous sommes tous écrasés. »
Le rencontrant en Guyane en 1923, alors qu’il enquêtait sur le bagne, Albert Londres est impressionné par l’homme, qui va s’évader, pour la troisième fois, au prix de mille dangers et souffrances.
Le journaliste le retrouve en 1927 au Brésil, lui donne alors la parole, l’écoute attentivement, note son témoignage, et invente bien entendu à la façon d’un Cendrars.
Le récit que fait Dieudonné de sa fuite est saisissant, digne des meilleurs romans picaresques.
Il y a une pirogue qui chavire, des nuées de moustiques affamés, des bancs de vase formant des pièges, des traites, des roublardises à chaque étape, des palétuviers torves, des arbres où se cacher, des singes, et beaucoup de policiers, de cellules de prison, de fièvre.
Au Brésil où il trouve refuge, Dieudonné est célébré, avant que de retourner en France, d’épouser de nouveau sa femme, et de devenir un honorable décorateur-fabricant de meubles dans le faubourg Saint-Antoine.
Publié une première fois en 1928, L’homme qui s’évada est repris en éditions de poche chez Arléa, d’abord en 1992, puis republié régulièrement (dernière édition en 2024).
Il faut le lire, c’est formidable, les dialogues sont vifs, les rebondissements nombreux, la vie ardente est carnavalesque.
Londres possède l’art de la description rapide, des notations brillantes, du tableau esquissé d’un trait de plume.
On connaît Casanova et l’histoire de son évasion de la prison des Plombs, celle de Dieudonné n’est pas moins rocambolesque.
Dans la jungle, le fugitif passe de cercle infernal en cercle infernal, on est chez Dante, les insectes en plus.
La société nous incarcère, comment ne pas chercher à s’en dégager ?
On appelle cela le courage, le feu de l’existence contre les tièdes et les névropathes, ou tout simplement la littérature – du grand dehors, du grand dedans (comme chez Serge Airoldi).
Il y a un système du bagne, comme on a pu décrire le système concentrationnaire : chercher à s’enfuir relève de la meilleure part humaine.
Voici le Juste, à peu près libre après sa folle équipée, au Brésil, qui s’écrie : « J’achète des vêtements à prestacoes, à tempérament. Je fais embaucher Jean-Marie. Je loue une chambre. Je ne suis plus le forçat Eugène Dieudonné, mais M. Michel Daniel, ébéniste. On ne peut pas s’appeler Victor Hugo, par exemple ! »

Albert Londres, L’homme qui s’évada, Arléa-Poche, 2024, 168 pages
https://www.arlea.fr/Albert-Londres
https://www.arlea.fr/L-Homme-qui-s-evada

série Au royaume des moustiques ©Sylvie Bonnot
Merci à Sylvie Bonnot, exploratrice de la matière photographique