Ecrire l’amour, et l’histoire, dans une Chine amnésique, par Jean-François Billeter

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Dans un texte prononcé à l’occasion du 28e Forum Philo Le Monde / Le Mans en novembre 2016, Anne Cheng pose cette question : « Comment hériter dans une Chine amnésique ? »

En effet, si la Chine est remarquable par sa capacité à conserver son passé bien davantage par les mots que par les pierres (point de vue du sinologue américain Frederik Mote), la fureur iconoclaste exercée par les élites intellectuelles chinoises tout au long du XXe siècle contre leur propre civilisation, notamment à l’époque de la Révolution dite culturelle, est particulièrement sidérante : « La conception chinoise de l’héritage du passé principalement en termes d’écriture et de chose écrite explique sans doute non seulement l’acharnement et l’acrimonie avec lesquels les intellectuels chinois modernistes du début du XXe siècle ont entrepris la destruction systématique de la culture traditionnelle écrite, assimilée en bloc à l’idéologie confucéenne, mais aussi le fait qu’ils s’en soient pris à l’écriture chinoise elle-même. »

Dans ce contexte d’effacement forcené du passé, appelé « trou de mémoire orwellien » par Simon Leys, le petit texte que consacre le sinologue Jean-François Billeter, Une rencontre à Pékin (Allia, 2017), à ses trois années d’apprentissage de la langue chinoise à Pékin à partir de 1964, alors que le pays était fermé aux étrangers, est particulièrement précieux, d’autant plus que l’impressionnant auteur des Leçons sur Tchouang-tseu (livre à offrir à tous vos amis) y révèle en toute modestie son histoire d’amour, clandestine, rocambolesque, avec celle qui allait devenir son épouse, Xiuwen, appelée Wen par la suite.Voyage-au-coeur-de-la-Cité-interdite-à-Pékin-1024x692

Ne cherchant pas à combler les manques et les éventuels oublis chronologiques par une logique de maîtrise de l’ensemble de son texte, Jean-François Billeter donne l’impression de redécouvrir sa vie, au moment de l’écriture, ce qui est savoureux, et très touchant.

« Je ressens une forte émotion en retrouvant ces moments ensevelis sous tant d’autres souvenirs, Pékin a perdu ses murs et ses portes, cette capitale qui fut l’une des plus belles de l’histoire n’a plus de visage. Et nul ne peut plus imaginer ce que fut un voyage comme le mien parce que l’ère des longs voyages vers l’inconnu est close. »

Pékin est un village ayant la dimension d’une capitale : « Il ne reste rien aujourd’hui de cette puissance poétique de l’espace. »

Dans la vie, il y a des guides, des messagers, ainsi Gilbert Etienne, Jacques Pimpaneau, Anton Hulsewé, de Leyde, tous éminents spécialistes de la pensée chinoise que le jeune Suisse eut la chance de rencontrer.

Les étudiants étrangers vivaient alors moins en Chine que dans leur école, les contacts avec la population locale étant extrêmement limités par les autorités.

Aussi être abordé, au guichet de l’opéra de Pékin, par deux Chinoises était un événement plus qu’improbable, qui rendit immédiatement palpitante, aventureuse, romanesque, la rencontre de Wen et de sa sœur – qui jouera le rôle d’intermédiaire.

Commence une relation pudique, et d’autant plus intense qu’elle est interdite, donc dangereuse.

« A 8 heures du soir, Pékin était une ville morte. Un jour, nous nous sommes trouvés enfermés dans le jardin zoologique après la clôture. Nous en sommes sortis à la nuit tombante par une petite porte de service. Nous étions surveillés. Wen m’a appris à repérer les policiers en civil qui suivaient nos allers et venues. »

Wen, fille d’un officier de l’armée, est médecin dans un petit hôpital d’usine. Elle porte, signe d’originalité, une tresse unique.

Réussir à se voir en pays totalitaire nécessite l’invention permanente de stratagèmes, et se marier l’intervention des plus hautes personnalités de l’ambassade.

« Pendant cet hiver 1965-1966, la tension allait croissant, le culte de la personnalité s’amplifiait. La presse publiait des mots d’ordre de plus en plus déconcertants, annonciateurs d’on ne savait quoi. Les haut-parleurs qui diffusaient la propagande étaient de plus en plus bruyants. »

Les rumeurs se propagent, la police est aux aguets, il faut faire vite.

« La vie de tous était déterminée par d’obscures manœuvres à la tête du régime. A mesure qu’après Wu Han, d’autres intellectuels connus étaient condamnés, leurs œuvres disparaissaient des librairies. Je me dépêchais d’en faire le tour pour mettre la main sur leurs ouvrages. »

Wen et Jean-François Billeter se retrouvent une fois par semaine, parviennent enfin à se marier.

Leurs premières nuits ? « Selon le conseil de Stendhal, je saute le bonheur. »

Collection de cartes postales ancienne Nice Achats et Ventes 25

Projet est alors formé de retourner en Suisse, l’atmosphère à Pékin devenant irrespirable.

« Le passage de la frontière soviétique a été un immense soulagement. Dans le compartiment que nous occupions à deux, nous avons pleuré pendant trois jours, tant la tension avait été grande. »

Au nom de la sauvegarde de la révolution, la Chine, devenue un monstre, bloque désormais toute information – impossible pour Wen d’avoir des nouvelles de ses parents pendant cinq ans.

Les époux partent vivre à Paris, puis au Japon, puis à Hong Kong, avant de retourner en Suisse.

En 1976, les voici de nouveau à Pékin, leur fils a cinq ans.

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En 1997, ils apprennent enfin la vérité sur la vie du père de Wen (chapitre 3), discrédité et mis à l’écart par le régime communiste se méfiant d’un homme ayant pourtant servi son pays avec le plus grand courage pendant des années.

« Jusqu’à ce jour les Chinois ne sont pas libres de parler de l’histoire récente et d’en tirer ouvertement les leçons, de sorte qu’elle reste non dite. »

Wen aujourd’hui n’est plus, mais ceci est l’histoire d’un second livre, Une autre Aurélia, dont L’Intervalle rendra bientôt compte.

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Jean-François Billeter, Une rencontre à Pékin, Editions Allia, 2017, 152 pages

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Collectif, Hériter, et après ? sous la direction de Jean Birbaum, contributions de Mark Alizart, Karol Beffa, Anne Cheng, Michel Deguy, Chantal Delsol, Georges Didi-Huberman, Mona Ozouf, Maël Renouard, Olivier Rolin, Pierre Rosanvallon, Isabelle Stengers, Cécilia Suzzoni, Gallimard, Folio essais, 2017, 194 pages

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