La guerre au Liban vue par un solitaire, Yan Morvan, photographe

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Tirs d’aillerie lors de la bataille entre l’armée libanaise et les Druzes pour le contrôle des hauteurs de Beyrouth, Souk-el-Garb, septembre 1983 © Yan Morvan

1982, c’est le début de l’opération « Paix en Galilée » : à la suite de la tentative d’assassinat de l’ambassadeur israélien à Londres, le Liban est envahi en juin par l’armée israélienne conduite par Ariel Sharon. Beyrouth-Ouest est assiégée. Yasser Arafat, chef de l’OLP, et onze mille combattants partent pour la Tunisie. Bachir Gemayel, chef des milices chrétiennes, élu président de la République, est assassiné le 14 septembre, ce meurtre entraînant le massacre en représailles de mille cinq cents réfugiés des camps palestiniens de Sabra et de Chatila par les phalangistes. La guerre n’a que quatre mois, elle durera quatre ans.

Yan Morvan, jeune photojournaliste de vingt-huit ans, est envoyé au Liban par l’agence parisienne Sipa pour Newsweek : « L’équipe de Paris est constituée de quelques photographes français de seconde zone. On me considère comme un chasseur de primes du Wild West. Je suis jeune, sans attaches, vivant de peu et toujours disponible pour les coups dangereux. De plus, je sais photographier : coup d’Etat en Turquie, guerre Iran-Irak, Irlande du Nord, émeutes en Europe, mariages princiers, politique française… représente mon quotidien. »

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Sur la ligne verte © Yan Morvan

Le livre qu’il a bâti à partir de ses archives est impressionnant : il a le poids et la taille d’un beau bébé à la naissance, relié cousu avec soin pour traverser le temps sans prendre une ride.

Liban, Chroniques de guerre 1982-1985 est un moment d’histoire considérable, un monument à scruter, réfléchir, laisser ouvert plusieurs semaines sur la table de travail. Il comporte une bibliographie très riche. Au lecteur à présent de se mobiliser un peu.

De même format que Champs de bataille (26×32), son précédent ouvrage publié avec audace par Marco Zappone aux éditions arlésiennes Photosynthèses, ce livre, dont les années correspondent à l’âge d’or du photojournalisme en termes de commandes et de visibilité, prend le parti pris du déroulé chronologique des événements pour y agencer des images à la valeur historique précieuse.

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Découverte d’un survivant dans les ruines de l’immeuble Drakkar, Beyrouth-Ouest, octobre 1983 © Yan Morvan

 

Il y a les militaires, les armes, les destructions, mais il y a aussi la société civile libanaise bricolant une existence au jour le jour, s’ennuyant, survivant, pleurant.

Les photographies sont en pleines ou demi-pages, de format vertical ou horizontal, en couleur ou noir & blanc, et systématiquement légendées.

Il ne s’agit pas de choisir un camp plutôt que l’autre, mais de documenter des deux côtés, par exemple de la ligne de démarcation coupant Beyrouth en deux (musulmans à l’ouest, chrétiens à l’est).

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Un Druze et son bébé, district d’Aley, octobre 1983 © Yan Morvan

Pour sa remarquable série La ligne verte, Yan Morvan, ce qui est très rare pour un reporter moderne, utilise la chambre Linhof Technika 4 x 5 inches montée sur un trépied (je fais confiance à Marco Zappone), fixant, alors que pleuvent des obus aveugles, des civils « otages des milices déchaînées ». Ces ouvriers, ces délaissés, ces artisans, ces pères et mères de famille, ces grands-pères et grands-mères sont splendides et bouleversants, parce que le temps d’une pose photographique l’homme qui les regarde fixement leur redonne toute leur dignité d’être humain, et les rétablit en leur singularité. Beaucoup portent des béquilles, ou des prothèses, la guerre est insupportable.

Portrait d’un vendeur de citronnade, d’un tapissier, de femmes inconnues, d’un ramasseur de vieux métaux, d’un milicien du mouvement chiite Amal, d’un enfant qui ramasse des cartouches, d’une mère coiffant son fils.

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Atelier d’un photographe après les bombardements israéliens, Tyr, Sud-Liban, juin 1982 © Yan Morvan

Dans un texte précis inséré à la fin de l’ouvrage, Yan Morvan décrit l’histoire des relations entre la presse magazine et les photoreporters du point de vue des contraintes et possibilités techniques du moment : « J’utilisais deux boîtiers Niko, un F2 moteur et un F3 Titane, plus un Leica M4 avec un 35 mm f/2 – ma gamme d’optine Nikon est constituée par un 24 mm, un 28 mm, un 180 mm et un 400 mm. Tout ce matériel est très lourd à transporter et peut dépasser les dix kilos : le sac adopté par tous les reporters « de pointe » est le Domke Bag importé des Etats-Unis, solide et souple à la fois. Les deux magazines américains Times Magazine et Newsweek qui sont les commanditaires quasi exclusifs des photographes sont des petits formats. Ils obligent à une photographie rigoureuse, imprimée principalement en quart de page et qui doit répondre à la règle des 5W (who dit what, where, when an why ?). C’est l’exercice obligatoire auquel il faut s’astreindre sous peine d’avoir les vivres coupés. La presse européenne utilise quant à elle les doubles pages. L’exercice est alors différent : il ne faut pas de sujet principal dans le milieu de l’image, qui correspond à la pliure du journal. La photo doit présenter un espace vide en haut à gauche ou à droite pour le titre et le chapeau, ce qui laisse peu de place à la fantaisie… »

Voilà ce qui s’appelle du professionnalisme.

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Le quartier palestinien de Sabra détruit par les forces du mouvement chiite Amal, Beyrouth-Ouest, juin 1985 © Yan Morvan

En ces années de guerre, le Hezbollah gagne en puissance, et sera bientôt incontournable au Moyen-Orient.

Liban, Chroniques de guerre 1982-1985, se découvre comme un véritable livre d’histoire, rare, puissant. Sa matière est immense, et sa dimension immersive.

Des bombardements, des fuites de civils, la désolation dans les murs et les visages.

Une mare de sang près d’un aspirateur, des esprits fracassés, un cheval perdu.

Les Israéliens bombardent sans discontinuer.

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Un homme porte à bout de bras un bébé mort sorti des décombres après un attentat à la voiture piégée dans le quartier chiite de Burj-el-Barajneh, Beyrouth-Ouest, décembre 1983 © Yan Morvan

Des cadavres.

Des familles apeurées.

Des naissances.

Des dignitaires religieux.

Mère Teresa portant un enfant handicapé mental.

Courir, sauver sa peau, ou attendre d’être déchiqueté.

Perdre les yeux, perdre un membre, perdre un proche.

Trouve de l’eau, trouver un frère, trouver du pain.

Fuite/départ des combattants palestiniens de l’OLP, couverts de larmes.

Prise par l’armée israélienne du stratégique château de Beaufort.

Heure de la toilette. Les soldats sont nus dans la rivière Litani, et l’on dirait que le mal n’existe pas.

Des chars, des voitures blindées, des patrouilles.

Arrivée du contingent français, 2e régiment étranger de parachutistes, au port de Beyrouth (août 1982), du contingent italien, du contingent américain.

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Tirs au phosphore blanc sur la grande roue, Beyrouth-Ouest, août 1982 © Yan Morvan

Paysages de désolation, tir de balles traçantes, « tirs au phosphore blanc [munition interdite par l’ONU] par Tsahal sur la grande roue de la corniche El-Mazraa, symbole de la joie et des plaisirs de la capitale libanaise, mais aussi des temps qui changent… »

Intervention de l’armée américaine (mai 1983). Hélicoptères, tenues de camouflage, visage tendu des Marines, c’est le Vietnam.

Vague d’attentats à la voiture piégée.

Et soudain, parmi les carnages, passe un homme menant ses brebis sur la place des Martyrs, place centrale de Beyrouth.

Les bombardements reprennent, la vision est de courte durée, tout continue comme avant.

En tant que reporter de guerre, Yan Morvan a fait son boulot, et plutôt très bien. Maintenant que le temps de la guerre est passé, il faut trier, classer, ordonner, commenter, mettre en perspective, et chercher à comprendre ce qui ne se comprend pas.

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Yan Morvan, Liban, Chroniques de guerre 1982-1985, sous la direction de Marco Zappone, textes de Yan Morvan et Marco Zappone, Editions Photosynthèses, 472 pages

Editions Photosynthèses

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Khalil Amer, son épouse et sa belle-soeur Alia Chamas ont toujours habité Karamé. Presque tous les habitants du village ont déserté depuis le début de la guerre civile. Il ne reste plus qu’une dizaine de familles. Village de Karamé © Yan Morvan

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