Passer par la perdition, se retrouver, créer, par Georges Hentschel, photographe

 

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© Georges Hentschel

Représenté par la galerie Agathe Gaillard (Paris), le jeune photographe d’origine italienne et allemande Georges Hentschel m’intriguait par ses images très noires, semblant surgir d’un fond d’inconnaissable, de sensations brutes et de merveille.

Ce que j’avais lu de lui me plaisait en imaginant qu’il s’agissait de ses propres mots : « Il photographie l’errance, la mort, l’humain, le drame et l’excès. Personnage baroque, à l’image de ses photographies. Le corps dans son travail devient une ode à la statuaire. »

J’ai donc souhaité l’interroger pour le connaître davantage.

On lira ici sa parole, singulière, hardie, définitive et morale.

Depuis quand pratiquez-vous la photographie et à partir de quand avez-vous compris que la photographie serait votre médium premier ? Y a-t-il eu une image inaugurale de laquelle tout procéderait en quelque sorte ?

L’art est un chantier, c’est une grande folle qui s’évanouit au seuil de son énoncé, complément labile, et qui ne livre qu’une succession de représentations provenant des destructions qui la précède.

Il y a en effet une image inaugurale de 2007 que j’ai faite, regardez, c’est celle-ci.

image inaugurale 2007
© Georges Hentschel

Etre artiste relève-t-il selon vous d’une mission particulière ? En quoi consisterait-elle ?

Je n’ai pas de mission, je ne suis pas un prophète, ce serait du délire de le penser. Par contre, j’ai le sens du devoir, du désir, de la droiture. J’ai un devoir, c’est de plonger très profondément en moi, de composer et de sélectionner à la fin ce que l’on montre au public. C’est l’illusion absolue de penser que le danseur s’envole et que tout a l’air fluide, facile. Mon devoir, c’est d’être émerveillé face au monde pour ensuite rendre, émerveiller le spectateur. Mon autre devoir, c’est d’accepter d’être au service de mon marchand, des collectionneurs, des musées, des critiques d’art. Un individu exclu de l’économie, c’est un corps anéanti.

Pourquoi avoir fait le choix du noir & blanc ? Faites-vous vos tirages vous-même ?

Je n’ai jamais fait de noir et blanc, j’ai toujours éliminé la couleur. En noir, on touche à l’essentiel et on perd ses repères habituels, de temps, d’époque, d’espace. J’ai une sensualité pour ça.

Michel-Ange touche au sacré dans la couleur. Le noir n’a pas le monopole du sacré.

Je fais les tirages moi-même, avec une imprimante. Je continuerai car c’est la machine qui a libéré l’homme. Je suis bien content de ne pas être né à l’époque de Germinal. L’ordinateur, c’est la nouvelle chambre noire. Je peux ainsi travailler partout, tout le temps.

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© Georges Hentschel

Une photographie réussie comporte-t-elle pour vous une dimension sacrée ? Comment la définir ?

Une photo réussie, c’est lorsque que ça sort des carcans, des écoles, des modes. C’est peut-être quand un sens et un style personnel s’affirment.

Vous prenez des photos à la sauvette, mais aussi faites poser des modèles, votre mère, ou vous-même. Comment articulez-vous ces deux positions différentes, entre effraction et scrutation acceptée ?

Je fais des photos à la sauvette et je tiens un journal car les images du quotidien, c’est le garde-fou des images très sophistiquées. On n’attend pas d’avoir un projet pour travailler.

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© Georges Hentschel

Comment négociez-vous votre rapport à la mort par la pratique photographique ?

La mort, c’est une question intéressante. Roland Barthes en parlait déjà dans la Bible, notre Bible, La chambre claire. Mais, c’est un langage universitaire trop complexe pour moi, j’aime les choses claires justement. Il n’y a pas plus obscurs ou éblouissants que ceux qui prétendent connaître la mort. On ne négocie pas avec la mort car une fois qu’elle est là, on n’en revient pas. Je me répète tous les soirs qu’on va tous y passer et ça me rassure. Cela me permet d’aller à l’essentiel et l’essentiel est corrélé à la mort. Cela me permet de faire des photos tous les jours, sans pinailler, sans projets, sans organisation. Si un visage ou un bouton de porte vous touche, photographiez-le.

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© Georges Hentschel

Vous êtes-vous prêté aux genres de la nature morte et du nu, en les abordant comme des études nouvelles pouvant porter un enthousiasme inédit ?

Je n’essaie pas de me prêter à un genre. J’essaie d’être ce que je suis, adorant l’incertitude, le chaos, la beauté, l’effroi, la solitude extrême et les vernissages dans les belles galeries. La vie nous fait cadeau de contradictions. Pour revenir au travail et aux genres, j’adore Picasso, Kiefer, Gibson, Vasco Ascolini, Joel Meyerowitz.

Votre imaginaire est-il nourri de lectures et de mythes ?

En 2010, j’ai enregistré sur mon ordinateur 2633 images, de tableaux, d’objets, de photos, de mode. Tous les arts visuels, c’était annonciateur. Mon imaginaire ne cesse de se renouveler mais mes plus forts souvenirs qui ont radicalement structuré ma structure mentale viennent de la musique. J’écoute Mozart, Miles Davis, Jo Jones, HER tous les jours.  J’aime toujours découvrir tous les styles, j’ai eu ma période hard rock aussi. La musique compte car elle vous apprend à danser avec le monde. Et l’art, c’est avant tout un coût physique, moral, intellectuel, émotionnel.

Comment votre regard s’est-il formé ?

Mon regard s’est formé par des années et des années de pratique. Je suis passé par la perdition et j’ai  fini par me retrouver. Mon travail est d’ordre spirituel, métaphysique, dans la continuité et dans la rupture avec mon maître, Vasco Ascolini.

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© Georges Hentschel

Quelle est votre morale de photographe ? Ce terme vous semble-t-il approprié pour aller vers votre travail ?

La notion de « morale » convient parfaitement. Il y a une morale de l’invention. L’homme qui se consacre à ce genre d’activité doit manger avec cette activité, boire avec cette activité, se coucher avec cette activité, ne faire que ça, en y pensant toujours.

N’y a-t-il pas chez vous une volonté de mettre en relation le plus proche et le néant, le commun et la haute culture ?

Il n’y a pas de haute culture, ce serait une tautologie car la culture, par définition, nous civilise, nous élève et crée un imaginaire collectif. J’espère juste que Joey Star ne passera pas à la Grande librairie.  Là, tout est en train de s’articuler pour. La culture survivante, c’est le fruit d’une vie, d’un auteur, dans sa confrontation avec le monde et avec les autres.

Pour répondre à votre question, la volonté s’accroît en faisant avec ce l’on peut et surtout en prenant conscience de ce dont on a été privé. Mes parents ont été enseignants, ce qui fait que j’ai toujours été dirigé vers le savoir. Maintenant, depuis deux ans, j’apprends les clés de langage du féroce monde libéral, de la vente, de la prospection et d’autres choses imprononçables en interview. Et j’adore ça.

Ne ressentez-vous pas une véritable urgence à créer ?

Je travaille toujours très rapidement, je réfléchis vite et j’agis vite, pas de temps à perdre, le marché de l’art ne t’attend pas. L’imagination est en pénurie, je dois poser ma pierre. C’est tellement simple de composer. Ça commence par un crayon et un papier. Ce genre d’activité a, je l’ai dit, un coût moral, c’est une manière de vivre.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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© Georges Hentschel

Galerie Agathe Gaillard

 

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