L’insurrection venue, par le poète Christophe Manon

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Alors que je lisais samedi 1er décembre Qui vive du poète Christophe Manon, publié aux éditions Dernier Télégramme, j’ai commencé à recevoir d’amis parisiens, et jusque tard le soir, des vidéos des émeutes ayant lieu aux alentours de la place de l’Etoile.

Des mots ont alors rencontré des images montrant des actes de grande violence.

Les voici.

« Des milliers d’êtres tourmentés, des figures douloureuses et marginales, qui n’ont pas de nom, ni même de visage, à peine une silhouette, une forme vague, sortent d’une longue nuit, arrivent en pleine lumière et se mettent à parler dans la langue des multitudes traquées, comme si tous les temps convergeaient. »

Je vois casse de banques, de voitures de luxes, d’hôtels de luxe, de magasins de luxe.

Je vois casse de portes d’immeubles.

Je vois barres de fer, coups de pieds, homme à terre.

« Tiens bon, camarade, voici venir les temps affreux. Bientôt les tombeaux prendront toute la place. Voici venir la faim, la peste, la guerre, un chaos verdâtre et la terre tremblera. Voici venir une nuit qui ne sait rien de l’aube. »

Je vois fusils de chasse cachés derrière les fenêtres.

Je vois pluie de pavés.

Je vois haine.

« Voici la foudre étincelante qui s’abat sur le globe. Voici les villes qui s’embrasent comme des mégots. Et maintenant : tout brûle, et l’incendie s’étend, et rien ne le maîtrise. »

Je vois barricades.

Je vois manifestants tabassés.

Je vois CRS tabassés.

« Qu’es-tu camarade, sinon une épave jetée par une vague violente sur la rive extrême de ce monde qui n’en est plus vraiment un ? Qu’es-tu sinon une existence floue et sans contour, ballottée par la houle implacable des événements ? Quelle est ta raison d’être ? Pourquoi n’es-tu pas mort ? Pourquoi n’as-tu pas disparu avec les tiens dans la tourmente qui a embrasé l’univers entier et ses proches provinces ? »

Je vois gaz lacrymogène, canons à eau, provocations.

Je vois caméras embarquées, matraques, boucliers.

Je vois incendies.

« Y aura-t-il encore de l’espoir après la fin de l’espoir ? Y aura-t-il un avenir après l’avenir, lorsque ce monde douleur et de détresse aura enfin sombré et que sera advenu le temps de la réalité des rêves ? »

Je vois pouvoir muet.

Je vois dépavage.

Je vois grilles de fer projetées.

« La haine passionnément appelle l’amour, camarde, elle le réclame, hurlante, écumante, enragée, elle le supplie de lui enlever son épine. L’homme peut tout supporter. Il peut même supporter ce qu’il n’a jamais fait. Il peut même supporter l’idée que certaines choses dépassent la limite de ce qu’il peut supporter. »

Je vois masques, boulons, marteaux.

Je vois charge et contre-charge.

Je vois peur, fatigue, rage.

« Dans l’obscurité, tu ne distingues rien. Tu avances avec une difficulté toujours croissante. Atmosphère irrespirable et poisseuse. Humidité pourrie. Ici tout est moite. Suffocations. Halètements. Sueur. Vent chaud et humide qui colle à la. Ici les objets répandent une odeur nauséabonde. Les êtres aussi. Surtout les êtres. »

Je vois balles en caoutchouc

Je vois grenades de désencerclement.

Je vois charges explosives.

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« A perte de vue : d’immenses étendues d’arbres carbonisés. A perte de vue : des immeubles en ruine, des routes défoncées. A perte de vue : des champs de squelettes et des carcasses de véhicules constellées d’impacts de balles. Impression. Impression que la terre elle-même va céder sous ton poids ou plutôt qu’elle vient à ta rencontre, se soulève, bouillonne silencieusement et t’attire par un mouvement de succion. »

Je vois puissance.

Je vois impuissance.

Je vois comédie de communication.

« Tu ignores qui tu es, où tu es, et ce que tu fais, camarade. Tu ignores si tu te trouves au centre ou à la périphérie de la mort. Et quelle importance d’ailleurs ? Lèvres closes, tu cherches. Tu cherches des mots, mais dans quelle langue et pour communiquer avec qui ? les yeux écarquillés comme un animal sauvage surpris dans sa fuite, tu protestes. Tu ne comprends pas et tu protestes. »

Je vois mensonges.

Je vois hommes (beaucoup).

Je vois insurrection venue.

« Ceux qui vous entourent ont disparu et les bruits se sont assourdis au point de n’être plus qu’une rumeur lointaine, comme s’ils venaient d’un autre monde, étrangers pour toujours, comme s’ils scintillaient à une distance considérable dans les ténèbres. »

Je vois détresse.

Je vois asphyxie.

Je ne vois pas tout ce qui m’aveugle.

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Christophe Manon, Qui vive, Dernier Télégramme, 2018, 102 pages

Dernier Télégramme

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