De l’amour non partagé,  William Butler Yeats par son traducteur, Claude-Raphaël Samama

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 © Jacques Cauda

Poème Présences (The Wild Swans at Coole, 1919) :

« Cette nuit avait été toute d’étrangeté, semblant / Vouloir dresser mes cheveux sur ma tête. / Après que le soleil s’était couché, je fis ce rêve / Où des femmes hilares, timides ou en furie, / Dans leurs dentelles ou couvertes de soie, / Escaladaient bruyamment mon escalier. Elles avaient lu / Tous mes vers à propos de cette chose monstrueuse, / L’amour revenant et non partagé pourtant. / Elles se tinrent à la porte, puis debout entre / Mon grand pupitre en bois et les flammes de l’âtre, / Jusqu’à ce que je pusse entendre battre leurs cœurs : / L’une était une courtisane, l’autre une enfant / Qui jamais encore n’avait désiré d’homme, / Et dans le même temps, ce pouvait être, une reine. »

Je connais mal la poésie de William Butler Yeats (1865-1939).

Quand Claude-Raphaël Samama m’a fait part de sa traduction aux éditions Petra d’un choix de poèmes du grand écrivain irlandais, j’ai souhaité immédiatement la lire, et lui poser quelques questions concernant un auteur assimilé abusivement au seul courant romantique.

Pour la fluidité de la lecture, seules les réponses du traducteur sont ici données.

« Mon choix de traduire Yeats est venu d’une insatisfaction. Celle de lire des traductions qui, même données par des Poètes (Pour prendre le plus célèbre, Yves Bonnefoy, Collection Poésie, Gallimard), ne rendaient pas l’esprit, le climat affectif ou spirituel de ses poèmes.  A fortiori quand les traducteurs ne le sont pas (Cazamian, Fréchet, Briat, Masson). J’y trouvais parfois même des contresens, fréquemment les facilités du mot pour mot sans la nuance existante, ou l’effet voulu, qui souvent chez Yeats est de surprise, de désarçonnement de la raison, d’un triomphe de l’imaginaire ou d’un partage complice de sentiments, de résonances d’états intérieurs partagés.

Pour restituer ce grand poète, il faut par lui se laisser prendre, avec lui, poétiser du monde qui, à cette opération justement résiste ou se dérobe, scruter aussi les destinées humaines qui en sont l’écho. Beaucoup en restent à une lecture prosaïque et manquent cette sublimation, cette transfiguration du réel qui justement amène la prose du monde à son envers, sa hauteur ou sa profondeur poétique, celle qui traverse le cœur ou l’âme ou fait imaginer l’improbable des rêves et conduit ailleurs.
Peut-être faut-il être poète soi-même pour effectuer cette opération à la fois métamorphique, magique et rigoureuse de langage. Là serait l’essentiel de l’opération de traduction : ne rien perdre, retrouver, rejoindre la langue propre de l’auteur, sur sa lancée, ses inventions ou ses fulgurations. Yeats tient là son secret. Le choix que j’ai fait est celui d’un Yeats de l’émotion, de la sensibilité retenue, allusive  ou livrée, par dépit, souffrance, nostalgie ou connivences avec les mystères de la vie, du temps qui passe trop vite, de l’impuissance devant lui, de la nostalgie donc, et bien sûr de l’amour, comme espérance, regrets, illusion.

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© Jacques Cauda

Yeats repère, explore, restitue les mouvements de l’âme, qui bien sûr prennent souvent le tour de la pensée réflexive ou d’une méditation. D’où peut-être sa profondeur, l’étendue subjective de son horizon, la sympathie spirituelle qu’il inspire, son démarquage des poésies mièvres, égotiques, centrées sur des ‘je’ qui jamais n’entraînent au-delà d’eux, n’ouvrent au cheminement d’une altérité transcendante….
En étant profondément lui-même, au bord toujours de la confidence, du secret, du dialogue intérieur, Yeats parvient justement à exprimer de l’universel, convoquant sur sa scène poétique l’enfance, l’homme et la femme  confrontés à leur durée adulte, empoignés par la nature à sa tâche et la vie qui sourit ou se lamente.
Il y a évidemment un autre Yeats, ésotérique, mystique et aussi politique, que beaucoup d’exégètes ou même de traducteurs poétiques ont privilégié, comme s’ils s’étaient sentis obligés de faire une place à ces autres figures où entrent cette fois, histoire, culture nationale et littérature spécifique. Pas forcément alors la plénitude du registre poétique à son plus authentique étiage.

On a fait ici un choix différent, privilégiant non pas seulement et apparemment un Yeats ‘romantique’, mais peut-être, celui qui rejoint dans son œuvre la source, non pas unique mais ultime, l’alimentant, soit la part humaine universelle, dont jamais le tragique ressenti ou l’espérance rêvée n’est exclu. »

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William Butler Yeats, Choix de poèmes (bilingue), choix, présentation et traduction de l’anglais Claude-Raphaël Samama, avec deux illustrations de Jacques Cauda, Editions Petra, 2018, 142 pages

Editions Petra

Site de Claude-Raphaël Samama

Poème The Lover’s Song (Last Poems, 1936-1939) : La Chanson de l’amant

« L’oiseau désire l’air / La pensée aspire à je ne sais où, / La semence, sûrement à un ventre. / Et alors, se doit la même chose / Dans l’esprit, dans le nid, / Aux cuisses qui se tendent. »

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 © Jacques Cauda

 

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