Divagations, à propos d’une pandémie, par Cioran, écrivain (4)

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Pour y voir clair, pour ne pas être seuls à réfléchir, pour être ensemble, et pour ne surtout pas en rajouter dans les commentaires oiseux, j’ai proposé à quelques amis ou connaissances de choix d’intervenir dans L’Intervalle à propos de la pandémie virale que nous vivons actuellement, et des mesures exceptionnelles que nous supportons quant aux privations de nos libertés individuelles.

Je publierai donc, au fur et à mesure de leur arrivée, peut-être, ces textes que j’imagine comme des contrepoisons, ou des clairières autorisant encore l’indemne.

Cioran m’a confié des extraits de ses deux derniers recueils inédits écrits en roumain, Divagations et Fenêtres sur le Rien (Gallimard, collection Arcades, 2020 – traduction Nicolas Cavaillès), avant de choisir sa langue d’adoption, le français, pour Précis de décomposition, et ce jusqu’à la fin de sa vie.

 *

« Une chose est sûre : la vie n’a aucun sens ; mais une autre l’est plus encore : nous vivons comme si elle en avait un. »

*

« Si tout l’ennui que nous avons accumulé au fil des années se convertissait en énergie, l’univers serait-il pétrifié que nous le mettrions en mouvement. »

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« Il existe un apostolat négatif, mais infiniment tentant, qui consiste à se délecter de causer la ruine d’un mythe, ou du moins, dans le pire des cas, d’y assister. La destruction des constructions fausses sous lesquelles les humains s’abritent et entretiennent le mensonge d’un avenir exige une technique simple : révéler la fragilité formelle de la « vérité », puis, par le sarcasme de l’invective, détruire l’élan qui l’a soutenue. Un mythe est une erreur que soutiennent les calories de l’âme. Diminuées et asséchées, celles-ci ne mettent que plus en évidence encore la nullité de l’architecture logique qu’elles ont animée. »

*

« Que la théologie ait conçu l’homme à l’image de Dieu, c’est la chose la plus incompréhensible de l’histoire de l’imagination. Le sacrilège consacré par la foi. »

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« Notre incapacité à hurler fait de nous des assassins virtuels. »

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« C’est parce qu’il ajourne la mort en tant que problème que l’homme connaît son salut quotidien, sa douce somnolence devant l’inéluctable. »

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« La santé est une maladie incomplète. »

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« Dans la maladie, nous faisons montre de forces que nous n’oserions admettre autrement. Par la graine de délire qu’elle sème dans la logique, la maladie extrait la raison hors de la loi de la stérilité. Les catégories nous servent à dessécher tout ce qui peut nous être essentiel, tandis que des moyens extérieurs à l’esprit nous permettent de le sauver de l’impasse de son état. Notre supplice corporel empêche l’univers de devenir une annexe mineure de la raison, sans toutefois lui éviter de finir en prétexte intelligible de notre démence. »

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« Je ne peux sur aucun objet poser la main : une flamme se cache derrière. Tout brûlera. L’univers est un incendie virtuel. »

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« Une existence est ratée, qui n’a aucun lien direct avec l’absolu ni avec l’amour. »

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« La volonté, qui renverse des montagnes et qui domine les vagues, est incapable de remporter un seul instant contre l’empire de l’Insomnie. »

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« Les yeux savent pleurer avant de voir. La vie commence sur ce paradoxe. Quand toutefois ils commencent à voir, il leur faudrait tellement de larmes que pleurer ne leur est plus possible. Et le paradoxe croît. »

*

« Mon destin est de devenir un héros du vide intérieur. »

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Cioran, Divagations, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Gallimard, collection Arcades, 2020, 142 pages

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Cioran, Fenêtre sur le Rien, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Gallimard, collection Arcades, 2020, 248 pages

Arcades – Gallimard

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Se procurer Divagations

Se procurer Fenêtre sur le Rien

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  1. farrahdlee dit :

    Une fan (extrait de Migraines de l’âme)
    Cioran est « un penseur privé », mais qui écrit et pense contre la communauté humaine, tout contre (pour reprendre l’expression de Sacha Guitry). « Terroriste de la pensée ou libérateur de l’âme » (Valérie Saint Martin), un penseur apocalyptique, mélancolique laconique, avec sa surprenante alchimie existentielle, « ce Diogène venu de Roumanie » (Gerald Messadié) provoque, presque en duel, son monde, en poète ou prophète de l’absurde ?

    Ce matin, j’ai pensé,j’ai perdu pied pendant un bon quart d’heure. Emil Cioran

    Cioran transforme ce qui plombe l’âme en or. Alchimiste du verbe, orfèvre hors pair, il cisèle, affûte, plonge dans ses ténèbres, si semblables à ceux des Hommes, pour en sortir des syllogismes et aphorismes étincelants, des perles d’une grande beauté… Ils nous ébranlent, portent un coup au Moi.
    Cioran est venu étudier en France. Pour ces détracteurs, il avait comme un vélo dans la tête. Pragmatique, il en aurait profité pour faire le tour de France, elliptique. Détour ou errance salutaire ? Il a un sens particulier de l’autodérision, excessif, il excelle et c’est jubilatoire. Quelles tournures de phrases !

    S’armer de patience, combien l’expression est juste !
    La patience est effectivement une arme,
    et qui s’en munit, rien ne saurait l’abattre.
    Sans elle, on est automatiquement livré au caprice ou au désespoir.
    Emil Cioran

    Il prenait son temps… à défaut ! Son temps et surtout les hommes : êtres odieux « des diables incarnés » (Giacomo Léopardi) ?!
    L’homme qu’il hait, peut-être ? Être de peu… un moindre mâle.

    L’homme est inacceptable. Emil Cioran

    « Ce mystique frénétique qui ne croit en rien » aurait pu avoir pour devise : « Athez-vous lentement !! »
    Un écorché vif ou écœurché ? Avec un sens de l’humour corrosif, parfois désabusé, mais toujours d’une grande lucidité, cet insomniaque sait nous tenir en éveil et bousculer les esprits endormis, indécis ou embrouillés de certitudes. Incisif, concis et précis, il met son grain de sel sur certaines de nos blessures profondes, si mal cicatrisées. Sans concession, il nous pousse à la réflexion jusqu’au déséquilibre. Humour glaçant, ses formules nous brûlent… On savoure avec délectation son univers décalé et surtout écartelé, de l’intranquillité, « un enfer, à son goût », celui désaltérant de l’eau delà. Cet esprit toujours aux abois, avec sa plume d’amertume, nous entraîne, avec frénésie, dans les tréfonds de nos inconséquences, non sans inconvénients, d’être né si près du néant.

    Il est aisé d’être « profond » : on n’a qu’à se laisser submerger par ses propres tares.
    Emil Cioran

    Avec la verve du diable, humour laïc à Dieu ne plaise, il dérange les esprits distraits avec son génie du paradoxe, pour atteindre le Nirvana par la violence, avec ces formulations acides. Noirceur éclatante (ou agonie de la clarté), esprit brillant et torturé, mais paradoxalement animé par la tentation d’exister, poussée à son paroxysme.

    Sans l’idée du suicide, je me serais tué depuis toujours.Emil Cioran

    Pour rebondir sur son aphorisme moribond :
    « Suicide » : en-vie de mourir, le paradoxe ultime qui fait écho, au propos de Ghandi. « Se donner la mort » par désespoir, égarement ou altruisme funeste. Ce temps mort infini décime.

    Si je n’avais pas le sens de l’humour, je me serais suicidé. Ghandi

    Quand l’esprit nage en eau trouble, ses écrits sont une respiration. On mord vite à l’hameçon de ce « pêcheur des verbes », même si parfois, ça fait mal… Il tranche dans le vif avec ses aphorismes. Il a occis tant de mots et expressions « classiques », les transforme cyniquement, les reformule puis les sécrète, sans amertume ? Ces concoctions, doux poisons ou pur génie ? Un savant dosage, d’une esthétique laconique, avec lequel il exprime le désarroi et les angoisses d’une époque « prise en flagrant délit d’illusions ». Il contemple désespéré et commente avec justesse la Chute dans le temps. Il est vertigineux.

    Ma mission est de tuer le temps, et la sienne de me tuer à son tour.
    On est tout à fait à l’aise entre assassins.
    Emil Cioran

    Ses aphorismes, ces maux dits, décrits avec une précision de Démiurge, des uppercuts adroits qui divertissent les âmes tourmentées. Il soigne son écriture méta-euphorique, vive et percutante. On apprécie ses compositions, avec délectation. Avec un style suprêmement sublime, il atteint les cimes de la perfection. On se délecte. Je vous invite à découvrir l’humour Cioran, à prendre à dose homméopathique, effets secondaires déstabilisants mais vivifiants.

    J’ai transformé, pour ne pas avoir à les résoudre, mes problèmes pratiques, en problèmes théoriques,
    face à l’insoluble, je respire enfin. Emil Cioran

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