Les damnées de la terre, et de la prostitution, par Arno Bertina, écrivain

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© Arno Bertina

Invité à se rendre à plusieurs reprises au Congo par l’ONG Actions de Solidarité Internationale (ASI), prenant en charge des jeunes filles des rues à Brazzaville et Pointe-Noire, l’écrivain Arno Bertina a rencontré la réalité de mineures, parfois mères, souvent réduites le soir venu à « faire la vie », c’est-à-dire à se prostituer.

Deux livres sont nés, aux éditions Verticales et aux éditions Sometimes, L’âge de la première passe, et Faire la vie, un certain jour de décembre deux mille dix-sept.

Un bar de centre-ville, des clients blancs, des femmes noires, belles, sexy, et des rires gras, de l’argent.

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© Arno Bertina

Les blessures sont des couteaux dans la bouche. Pour s’en libérer un peu, il y a l’écriture, le passage des mots qui délivrent.

Arno Bertina ouvre les yeux, note, déplace ses certitudes, se rend dans des quartiers périphériques : « Reléguées dans les lieux les plus pauvres, ou insalubres, ou sordides, les mineures participent de la prostitution la moins courue. Je ne croiserai aucun Blanc dans ces bars ou ces bordels, aucun Chinois non plus. Que des Congolais. Aussi jeunes que les filles – la plupart du temps -, et aussi pauvres, ou à peu près. C’est une surprise de taille. Je pensais que ce serait une prostitution rare – comme en Europe de l’Ouests – et elle est très ordinaire. Je pensais que ce serait l’argent des expats et c’est l’absence d’argent des Congolais. »

L’écrivain mène-t-il une enquête, un reportage, un documentaire ? Oui, mais sans surplomb, il est là, observe, écoute, apprend, essaie d’être vrai.

Les filles se racontent, la perte de la virginité, par viol généralement, les premières fois, la malédiction des hommes.

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© Arno Bertina

S’émancipe-t-on par la parole ? « l’écriture permet parfois d’accepter le tumulte qu’on a en soi, et de narguer l’injonction qui nous est faite, par la vie sociale, d’y mettre bon ordre. »

Elles s’appellent Diane, Fanette, Victoria, Catherine, Fifi, Juliana, Cloé, mais leur vrai nom est Abandon.

Un atelier d’écriture s’est mis en place, qui est un atelier de confiance.

Apprendre à dire « je ».

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© Arno Bertina

Les textes des filles « disent implicitement que la prostitution n’est pas le sujet : la vraie blessure est plus ancienne, il faut remonter à cette nuit des familles, à ces nuits au cours desquelles l’enfance est saccagée, jetée brutalement dans le monde des ogres, où les adultes désirent et dévorent. »

Durant ses séjours, Arno Bertina a pris des photos, des femmes bien sûr – à leur demande -, mais aussi des lieux, une station essence, des cars, des bars, des rues.

Ces jeunes filles, après les avoir entendues (L’âge de la première passe), nous les voyons (Faire la vie) dans le livre que leur consacre Charlotte Guy aux éditions Sometimes.

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© Arno Bertina

Ce sont des adolescentes, des lycéennes exclues de l’apprentissage, des mamans juvéniles, des femmes reprenant possession de leur vie, par l’écriture, par le dessin, par les actes de création.

Le rêve de Rose ? « Un métier, un mari compréhensif, un futur meilleur »

Arno Bertina montre certes leur beauté, pour elle, pour tous, pour la vie, mais aussi la force d’une relation, confiante, pudique, tendre.

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© Arno Bertina

Elles sourient, elles sont blessées, mutilées, violentées de toutes parts.

Les photographies montrent le visage, la peau, les habits, les coquetteries, les gestes de nos petites et grandes sœurs soumises à la prédation masculine.

Il y a partout des écritures, sur une ardoise, sur un mur, sur un cahier, sur la devanture d’une boutique ou officine.

Les portraits effectués par Arno Bertina sont un échange symbolique, un don/contre-don, les effets bénéfiques de l’écriture libérée.

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© Arno Bertina

Mais l’écrivain responsable, dont la lucidité, la violence rentrée et le souci de l’autre font parfois songer à François Bon, n’enferme pas ses personnages dans un destin unique, parlant des uns au nom des autres, et les reliant tous dans un même chemin de révolte : « Au Congo, je suis allé au contact d’une violence bien plus grande, et de personnes susceptibles d’avoir été déstabilisées par la brutalité des hommes. En Creuse aussi, avec les ex-GM&S, laminés par tout ce que le libéralisme actuel permet de saloperies. Dans les manifs aussi, pour l’accueil des réfugiés, contre les lois Travail 1 et 2, ou celles des Gilets jaunes… La répression par la police peut rendre fou tant cette violence est scandaleuse. »

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Arno Bertina, Faire la vie, un certain jour de décembre deux mille dix-sept, 2020, 110 pages – 500 exemplaires

Site des éditions Sometimes

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Arno Bertina, L’âge de la première passe, Verticales, 2020, 270 pages

Arno Bertina – éditions Verticales

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Lire aussi le récit très fort de Karine Miermont, Grace l’intrepide, Gallimard, 2019, 160 pages, évoquant le destin d’une prostituée nigériane depuis son village natal jusqu’à son arrivée à Paris et son installation dans le bois de Vincennes (livre présenté dans L’Intervalle par le biais d’un entretien avec son auteure)

Karine Miermont – site Gallimard

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Se procurer Grace l’intrépide

Se procurer L’âge de la première passe

 

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