A DJ saved my life in Clermont-Ferrand, par Julien Mignot, photographe, et JD Beauvallet, journaliste

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Romane Santarelli © Julien Mignot

L’exposition de Julien Mignot à l’Hôtel Fontfreyde – Centre Photographique (Clermont-Ferrand), Le photographe & son double, est un grand succès, fédérant de nombreux spectateurs autour de l’idée d’une ville dont le dynamisme et la générosité se nourrissent de musique et d’aventures esthétiques.

Ville ouvrière reconvertie, marquée à gauche, Clermont-Ferrand est dans les yeux de Julien Mignot un lieu hautement désirable, mélangeant des populations diverses, et ouverte sur le monde qui vient.

Véritable centre de formation musicale, espace de rencontre majeur, la salle de concert La Coopérative de Mai est depuis vingt ans un des territoires essentiels de la ville, agora où sont appelés à se mélanger des spectateurs aux goûts musicaux très différents.

Julien Mignot, qui fut résident de la Coopé en 2015, est aujourd’hui l’auteur du livre hommage 20, no music, no life !, composé pour une grande part de portraits de passionnés de musique clermontois interviewés par Jean-Daniel Beauvallet, membre fondateur du magazine Les Inrockuptibles.

J’ai souhaité discuter avec Julien Mignot pour mieux comprendre comment Clermont-Ferrand pense le monde en musique.

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Adrien Mege © Julien Mignot

Pour qui ne connaîtrait pas cette ville, comment présenter Clermont-Ferrand ?

Puisque je suis géographe de formation, et que je suis devenu photographe, je vous propose une réponse entre l’espace et le temps. Clermont-Ferrand est une ville particulière car l’horizon est plus haut que dans de nombreuses villes. L’élévation de cette référence naturelle conditionne plusieurs éléments. La première est qu’elle génère de la curiosité. Elever l’horizon signifie le rapprocher. L’ailleurs semble ainsi à portée de main. Je pense que cet élément a aiguisé ma curiosité. Ensuite ce n’est pas de la haute montagne, il est rassurant, protecteur, parfois aussi si prégnant, en fonction de la lumière, qu’il nous confine dans la ville qui dispose d’une force centripète parfois frustrante quand elle se confronte à nos envie d’échappées belles. Voilà le topo topographique.

Clermont-Ferrand est une ancienne ville industrielle qui a réussi sa reconversion culturelle et sociale. Personne ne s’en plaint pour des raisons valables aujourd’hui. L’apport de Michelin dans le brassage culturel est indéniable (10% de la pop issue de l’immigration portugaise), la vivacité de la jeunesse intense (10% d’étudiants), et une place centrale pour la musique, depuis la Maison des Sports en passant par la Maison du Peuple pour arriver à la Coopérative de Mai.

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J. Aubertin © Julien Mignot

Pourquoi la scène musicale y est-elle si ample ? Je pense à des villes pouvant connaître des similitudes, notamment dans leur ancrage populaire, avec la capitale de l’Auvergne, Le Havre, Saint-Etienne, Brest.

Ça s’explique par le brassage de culture. Lorsque j’ai quitté Clermont voilà une douzaine d’année, il existait de nombreux groupes à guitares, Folk ou Rock, et certains d’entre eux étaient emmenés par des enfants Michelin venus du creuset Rock Anglo-Saxon – on se mélange, on échange. Aujourd’hui on invente peu en musique, en tout cas moins que dans les années 60 ou 70. L’innovation se fabrique sur l’interprétation de leur culture par les auteurs. Il n’y a pas que Michelin, même si le groupe international dispose d’une puissante machine pour soigner l’environnement de ses cadres qui vivent dans la capitale Arverne. On retrouve les mêmes ingrédients dans les villes que vous citez, l’ouverture sur le monde, les échanges, le tissus socio-culturel ancré à gauche. Il faut croire que des villes ouvrières reconverties inspirent.

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Adrien Mege © Julien Mignot

Quel rôle joue selon vous la salle de concert La Coopérative de Mai dans l’identité de la ville auvergnate ?

J’ai fait ma culture musicale avec la Coopé. En même temps que je découvrais des groupes sur album, ils jouaient dans l’année dans la salle. Elle se permet d’inviter ces groupes plus indépendants car elle a trouvé le bon mix entre After Works et groupes plus populaires, jouant pleinement son rôle de découvreur. C’est un équilibre fragile mais qui fonctionne.

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J. Aubertin © Julien Mignot

Vous sous-titrez votre livre, bâti avec JD Beauvallet, membre fondateur du magazine Les Inrockuptibles, « no music, no life ! », soit le précepte nietzschéen du « sans la musique, la vie serait une erreur ». Comment comprenez-vous cela ?

Quand Nietzsche dit cela, il dit vouloir redonner à la musique sa valeur existentielle. Il interprète la musique comme un témoin de son époque. La version punk signifie la même chose. Radicale, sentencieuse, efficace, vitale. On reconnait la vérité lorsqu’elle se transpose dans les époques et les milieux. La musique est l’art des sons comme se souvient Francis Wolf. Elle précède le langage dans ce qu’elle a de brut et naturel. Cette organisation sonore qui nous raconte finalement est plus grande que nous, et elle nous relie, nous rassemble et nous différencie. On pourrait parler du principe d’altérité par lequel nous nous définissons à la fois comme tout le monde et différents des autres, mais je pense que nous avons déjà survolé plusieurs gros concepts, qui se résument au dénominateur commun que nous avons choisi comme sous titre. Il ne veut pas dire autre chose que cela.

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Romane Santarelli © Julien Mignot

Que signifie « avoir 20 ans » à Clermont-Ferrand ?

Aujourd’hui avoir 20 ans à Clermont Ferrand signifie avoir 20 ans dans le monde occidental moderne. La culture se diffuse à toute allure jusqu’à dépasser nos capacité d’assimilation. Avoir à disposition le monde entier est à la fois merveilleux et vertigineux. Et ça fonctionne à plein régime à 20 ans quand on ne rêve que de découvrir le monde et qu’il est accessible depuis sa poche.

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J. Aubertin © Julien Mignot

Comment la scène musicale locale a-t-elle évolué ces vingt dernières années ?

Dès le début du projet, avec JD, nous avons cherché les guitares. Voilà 12 ans, un label folk racontait la mélancolie locale naturelle et ses éclats lumineux, on jouait sur des amplis Marshall des Stratocaster US, et là plus rien. Des laptops à perte de vue, des contrôleurs midi perfectionnés et des protools craqués, voilà notre paysage à première vue.

Je fais souvent le parallèle entre la musique et la photographie qui ont peu ou prou subi les mêmes modifications digitales. La musique est accessible à tous, ce qui rend le monde plus compétitif et innovant quand on ne désespère pas en cours de route. Il faut travailler pour percer et ça, même si aujourd’hui on le perd plus de vue avec le miroir aux alouettes de l’exposition 2.0 sur les réseaux, ça n’a pas changé.

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Adrien Mege et son groupe Foxhole © Julien Mignot

Vous avez découvert La Coopérative de Mai à ses débuts. Quel esprit en émanait ?

Une énorme attente et beaucoup de critiques. Certains voulaient voir M tous les soirs en concert, d’autres attendaient Elliot Smith comme le Messie. Il a fallu tenir pour créer de fragiles ponts entre ces deux publics qui n’avaient plus qu’une chapelle. Il a fallut que tout cela s’assimile dans l’esprit de la population.

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Adrien Mege © Julien Mignot

Pouvez-vous présenter, Didier Veillault, charismatique directeur de la Coopé, ex-Chevalier des Arts et des Lettres ?

Didier concilie plusieurs qualités indispensables et rarement réunies. Il aime le Rock, reconnait le talent et la couleur du travail, il sait détecter les talents grâce à son expérience au Plan, célèbre salle indé incontournable de Ris-Orangis, qui lui vaudrait à elle seule plusieurs légions d’honneur pour avoir tenu cette taule en contenant les gangs de blousons noirs venus se mesurer à coups de manches de pioches dans cette banlieue lointaine. Il a su trouver l’oreille des politiques et décisionnaires sans compromettre ses ambitions culturelles. Ce n’est pas simple, on ne peut pas plaire à tout le monde. Moi, il me plait bien Didier.

Quelle est la pochette d’album dont vous êtes le plus fier, parmi la centaine dont vous êtes l’auteur ?
Izia, son premier album. Elle avait 18 ans à peine, nous avons shooté chez ses parents en lieu et place du lit déménagé pour l’occasion, et Jacques passait en 207 dans la rue en nous faisant des fucks par la fenêtre. C’est important la première pochette d’une artiste en devenir. Nous sommes toujours amis aujourd’hui, la vie nous rapproche parfois et c’est toujours délicieux. Lorsque j’ai livré les images, je suis sorti de chez Universal et j’ai traversé la rue pour rentrer dans le bar d’en face que je connaissais bien pour y avoir livré du vin lorsque je me payais mes A/R Clermont-Paris en donnant la main à un vigneron Auvergnat. Je me disais en chargeant les caisses « Un jour je ferai des pochettes de disques des artistes que j’aime dans la boutique d’en face ». J’ai bu un coup avec le patron au bar, je me suis retourné, tout m’est revenu en tête. C’était arrivé et je ne m’en étais pas rendu compte. C’était un début.

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J. Aubertin © Julien Mignot

Comment avez-vous pensé la forme de 20, no music, no life !, et composé votre exposition en cours jusque septembre 2020 à l’Hôtel Frontfreyde ?

JD voulait demander à des Auvergnats de tous poils comment la musique avait changé la vie, et leur ville. Je trouvais l’idée super mais ne trouvait pas ma place de photographe. Parler de Clermont sans la nommer, parler de la jeunesse et de la musique en passant par technique maïeutique éprouvée de JD me plaisait énormément. Elle était même cruciale pour faire un livre qui parle à n’importe quel francophone qui aime la musique. C’était tout l’enjeu, dépasser la commande. Je l’ai adaptée à ma pratique. J’ai choisi des jeunes vingtenaires dans les victimes consentantes de JD, et je les ai suivis, tout près, à la distance d’un Leica pour que le vernis craque et que l’on touche à l’individu dans ce qu’il a d’universel, pour qu’ils puissent se raconter en creux au lecteur.

Ainsi, les images filent d’un bloc les 160 pages dédiées, entourées par les textes de JD. Nous avons rajouté des incises sur feuillets colorés qui reprennent des citations des jeunes dans les pages photos, et avons collé des portraits noir et blanc en face des concernés dans les pages textes pour solidifier l’intrication. Des sortes de marque-pages viennent ponctuer le livre, ce sont des souvenirs propres à la salle, le premier programme, des dédicaces par exemple.

Patrick Le Bescont, patron de la maison d’édition Filigranes, a été primordial pour lier JD, la Coopé et moi, afin de faire converger nos envies.

A Fontfreyde, nous avons choisi comme écrin la plus grande salle de l’Hôtel, c’était une façon de leur rendre hommage. Ils sont exposés dans les mêmes format et encadrement que la série du Festival de Cannes de l’entrée. Il s’agissait de suggérer une équité dans le traitement des sujets et dans leur valeur intrinsèque en minorant la fame des acteurs internationaux face à des anonymes locaux tout aussi brillants par le simple prisme de leur existence.

De grands portraits noir et blanc d’un côté de la cheminée, et couleur de l’autre, sont en regard de la pagination complète du livre reproduite en tirages 10×15 sur une tablette ; il faut se pencher pour les regarder. J’en ai extrait une série au-dessus dans un format plus important pour décrire le foisonnement d’un an d’images aux côtés de mes vingtenaires.

La dimension sonore est importante pour moi, j’ai confié au Grain du Son une carte blanche pour décrire par l’audio ces portraits. Ils ont fabriqué une ballade d’une heure où l’on passe d’un musicien à l’autre, qui nous embarque dans ses doutes, ses essais, ses passions, exactement comme le font les images. Ils ont su vraiment dévoiler une autre facette de chacun d’entre eux.

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Adrien Mege et son groupe Foxhole © Julien Mignot

Comment avez-vous rencontré les personnes de votre livre, dont le dénominateur commun est celui de la passion de la musique ?

En puisant au départ dans la sphère Coopé qui dispose d’un vivier dense. Puis par ricochets.

Votre livre montre-t-il un espace utopique, une possibilité de démocratie directe, un territoire de résistance à la normalisation des émotions et des comportements ?

Non, mes images taillent dans le réel. S’il y a une dimension utopique, ce sont les rêves de ces vingtenaires que je partageais lorsque j’avais leur âge et que la Coopé ouvrait ses portes. Preuve en est que, quels qu’ils soient, ils se transforment pour infuser dans la façon dont chacun va façonner son propre monde. Et si je dois donner un sens plus politique, je dirais que ces images traitent du bien commun qu’est l’imaginaire qui permet de dessiner un univers propre à chacun de nous, un existentialisme qui s’incorpore de fait au monde puisque nous en sommes chacun une fraction. Chaque artiste photographié nous décrit finalement une volonté singulière d’expression, qui dit peut-être la même chose : mon utopie est possible.

Y a-t-il dans votre livre des images issues de vos archives ?

Absolument aucune. Tout est original.

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Romane Santarelli © Julien Mignot

Quels artistes avez-vous manqué à la Coopé, dont vous regrettez toujours de ne pas avoir pu les écouter et voir là ?

Elliott Smith et Vic Chesnut. Les Ritas, et Soul Coughing aussi, dont je suis devenu fan juste après qu’ils soient passés.

Ecoutiez-vous lorsque vous étiez jeune le groupe de filles La Bourboule, « meilleure formation punk d’Auvergne », selon Jean-Louis Murat ?

En ce temps-là , le plus subversif vinyle qui traînait sur la platine était La Marseillaise de Gainsbourg. J’ai manqué ça. Mais contrairement à Soul Coughing je dois encore pouvoir me rattraper. Affaire à suivre.

20, no music, no life ! a-t-il un effet fédérateur sur les divers acteurs de la scène musicale de Clermont-Ferrand, offrant un espace où rassembler des personnalités musicalement très diverses ?

Complètement, je le constate maintenant à distance en prenant des nouvelles de loin en loin à travers les réseaux ou des échanges plus personnels. Lorsque nous avons shooté la photo de groupe que l’on retrouve en deuxième et en troisième de couverture du livre, Adrien, le punk de la bande et Lisa, la djette du club techno de Clermont ont parlé cold wave pendant une heure, plusieurs d’entre eux sont venus à l’inauguration du studio de Louis, pop producteur de la bande… ce n’était qu’un début.

Quand vous pensez rock, quels sont les mots qui vous viennent immédiatement à l’esprit ?

Energie et instant.

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© Julien Mignot

Votre approche des êtres et des situations est très cinétique, voire cinématographique. Le septième art ou la vidéo ne vous tente-t-il pas ?

J’aurais pu vous citer Jeanne Added dans les covers dont je suis le plus fier. Je m’apprête à tourner un moyen métrage qui sera la somme des clips de tous les morceaux de son prochain album. Il a fallu beaucoup de temps pour que la mise en scène infuse ma pratique, la photographie a affûté ces outils-là, je compte bien m’en servir de plus en plus, ils ouvrent d’autres perspectives, et, comme je suis un touche-à-tout, enrichissent aussi ma pratique de la photo.

Quels sont les sons qui vont ont marqué enfant ?

J’habitais sous les combles d’une mairie dans l’appartement de fonction de ma mère concierge. Sur la soupente tambourinait la pluie. C’est un rythme improbable, chaotique, ma vie lui ressemble toujours aujourd’hui.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Julien Mignot – JD Beauvallet, 20, no music, no life !, conception graphique Esther Decluzet, coordination éditoriale Hervé Deffontis et Patrick Le Bescont, Filigranes Editions / La Coopérative de Mai, 2020, 360 pages

Filigranes Editions

Site de Julien Mignot

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L’exposition Le photographe & son double de Julien Mignot ayant lieu à l’Hôtel Fontfreyde – Centre Photographique (Clermont-Ferrand) est prolongée jusqu’au dimanche 20 septembre 2020 – week-end des Journées Européennes du Patrimoine (commissariat Julien Mignot, agence Pam, François-Nicolas L’Hardy)

Hôtel Fontfreyde

 

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