Survie d’un bistrot de Bourgogne, par Emilie Hautier, photographe

©Emilie Hautier

C’est un endroit où chacun a sa place.

Un endroit où parler, où se reposer, où partager.

Ce bistrot de campagne photographié par Emilie Hautier s’appelle Au rendez-vous des Robins.

Ce pourrait n’être pas grand-chose, mais c’est beaucoup, et même essentiel à l’heure de la virtualisation des liens et du cynisme communicationnel galopant.

Ici, dans cette sorte de Cerisaie pour le peuple, on prend le temps de vivre, et la nostalgie n’est pas un défaut.

On pense à Balzac, à Tchekhov, à Auguste Renoir. 

©Emilie Hautier

Ce café rural tenu par Ginette, Emilie Hautier l’a photographié l’été pendant une dizaine d’années.

Il y a beaucoup de solitude, de paroles tues, de positions figées, d’histoires compliquées, mais l’on est malgré tout ensemble.

En regardant sans aucun effet de forçage les habitués du Rendez-vous des Robins, leurs mains, leurs attitudes, leurs gestes, leur visage, la photographe a probablement saisi un monde en voie de disparition, une socialité menacée – même si, dans nombre de territoires ruraux, des cafés associatifs ou citoyens, ouverts à la différence et aux pratiques en tous genres, se créent.

Le café de Ginette est situé en Bourgogne, on ne le cherche pas, il se trouve.

Faudrait-il créer un label « lieu de mémoire » pour les bistrots résistants ?

©Emilie Hautier

Ginette tient la boutique, mais quand elle sera trop fatiguée ?

On peut mettre tous les vieux en Ephad – souvenez-vous, on disait autrefois maison de retraite -, mais, quand même, mourir dans un café où l’on a passé une bonne partie de sa vie, les armes à la main, n’est-ce pas tellement plus noble et respectueux ?

Il y a en Suisse et en Belgique des espaces aseptisés où mourir dans la dignité.

Bien, mais pourquoi ne pas les situer à côté de nos lieux de dérive préférés ? Une bière, un sourire, le brouhaha des clients, et le couac final.

Il faut être là près de la fenêtre, s’ennuyer un peu, entendre peut-être les mêmes idioties depuis des années, rire si on le peut encore – comme les visages sont graves dans la série d’Emilie Hautier -, et considérer le dernier venu, l’étranger, l’inconnu, comme le frère du Christ.

©Emilie Hautier

L’argent est devenu omniprésent, le prix du café devient parfois délirant dans les grandes villes, mais au moment de la souffrance ultime, au moment du passage de la dernière porte, le lucre ayant empoisonné l’âme révèle sa malédiction.   

Et je pense aux innombrables anonymes croisés dans les cafés fréquentés plusieurs fois par jour depuis mon adolescence, entraîné d’abord par mes amis des jeunesses communistes, et la si belle et blonde France dont je ne pensais pas qu’elle pourrait me désirer.

Je me revois à six heures du matin à la gare de Lille avant d’aller travailler à Roubaix, à six heures du matin à la gare de Quimper avant d’aller enseigner, et à toutes les heures échappant à la tenaille du temps socialement rentabilisé. 

J’ai même passé l’intégralité de mon agrégation à travailler dans un bistro de Brest, lisant et rédigeant des dizaines de copies.

Fraternité avec les inconnu-e-s, les misérables, les plus puissants (parfois), les midinettes, les gueules cassées.

Croyance en l’amour.

©Emilie Hautier

Nous vivons les derniers des derniers jours de l’humanité, cela oblige, non ?

« La pandémie, écrit en postface Pascal Dibie, a bien failli dézinguer les bars. Durant un temps, être au zinc ou pouvoir se réconforter dans un petit rade de campagne était interdit et n’a plus eu cours. Nos verres n’avaient de pied que pour être portés dehors. Cette crise a autant touché noter urbanité que notre commensalité, nous déshabituant en profondeur d’horaires qu’on affectait et de personnes que l’on aimait croiser. Qui aurait pu croire qu’en ville prendre « un petit noir » sur le pouce c’est-à-dire au zinc, dans la chaude bousculade des corps pressés, pouvait s’achever, qui aurait pu croire à la campagne que les cafés fermeraient sans crier gare ? Avant que de reprendre, heureusement. »

Emilie Hautier, Au rendez-vous des Robins, Vie d’un bistrot de campagne, texte Pascal Dibie, collection Foto dirigée par Pierre Gaudin, Créaphis Editions, 2022, 104 pages

https://www.instagram.com/emiliehautierphotographe/?hl=fr

http://www.editions-creaphis.com/fr/catalogue/view/1271/au-rendez-vous-des-robins/?of=1

A propos, la café-épicerie Le Communal, à Borce, dans la vallée d’Aspe (Pyrénées Atlantiques) cherche un couple de repreneurs – s’adresser à la mairie qui est l’employeur

https://www.borce.fr/

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Pascale dit :

    Vous lire est une ressource bienfaisante

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  2. Le livre est arrivé à la maison. Emilie Hautier a su en effet capter l’Humanité en photographiant à merveille tous ces petits moments chez Ginette. Un travail au long cours qui mérite d’être connu.

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