
©Adrian Meyronnet
« L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. » (Simone Weil)
Allez, il est temps de retrouver le cap.
La mauvaise monnaie (les romances du Salon de Paris) chasse la bonne, ouvrons la revue Aventures, numéro 5, déjà.
Ils veulent des histoires, des faits de société, des problèmes à résoudre, ils auront du verbe haut, une énergétique spéciale, des hormones nouvelles et excitantes.
Il faut que ça coupe, que ça tranche, et que ça épouse.
En édito, voici Bernard Lamarche-Vadel, nom de code des insurgés (Haenel, Meyronnet) : « Tel aspect le plus commun d’un détail dans le monde a puissance d’évacuer un ciel entier de menaces pourvu que l’esprit s’incorpore à cet infime trait souriant de l’univers. »
La littérature est puissance d’effraction, c’est le H de Jacques Vaché, absent, présent, déplacé, lettre volée, volante, messagère pour André Breton. Déroutant, déroutante.
Génie tutélaire du premier pentacle Aventures, Pierre Michon, désormais traduit en chinois, converse avec Jiawei Tian : « Finalement, quel est le thème de tous mes bouquins ? C’est : qu’est-ce que la création artistique, qu’est-ce qui motive l’espèce homo sapiens à vouloir faire des objets, des artefacts, qui aient la puissance de choses du réel, de choses réelles. »
Homo sapiens, homo demens, homo ludens.
Rappelant la dimension spirituelle en chaque humanoïde, et le lien intrinsèque avec le logos créateur, Valentin Retz (lire La longue vie) affirme : « La parole ne se tient pas devant le monde, elle ne le commente pas : elle est ce par quoi quelque chose arrive au monde. »
Voilà pourquoi on écrit, entre don et sacrifice, sacrifice et don.
Pointant notre société d’addiction (sexe, drogue, réseaux), John Jefferson Selve (lire La matière humaine), dont la pensée autobiographique et romanesque est une déclinaison du thème de l’homo sacer de Giorgio Agamben (pourquoi y a-t-il des intouchables ? qui sont-ils ? l’écrivain, si bourgeois, en serait-il malgré tout ?) déclare : « Tout écrivain voit un monde qui s’effondre, rien de nouveau. Mais je voulais insister sur l’abdication. J’ai voulu dire la tension d’une future extrême droite, que l’on a digérée avec l’impression de l’inéluctable résultat. »

©Adrian Meyronnet
Dans un excellent texte évoquant un voyage fondateur en Arménie sur les traces de Mandelstam (de l’espace, une culture, une femme à la beauté léonine remarquable), Adrian Meyronnet écrit : « Au bout d’une semaine, je me suis dit qu’Arménie était l’anagramme presque parfait de ranimé. »
La France selon lui-nous ? « Ce pays cafardeux où personne ne se parle plus et où rien ne m’attend. »
Et puis Aventures, c’est aussi la poésie, de Laura Vazquez, de Laurence Capet, de Fanny Wallendorf, de Camille Hazoumé, mais aussi, dans le souffle de ses courts paragraphes, un texte de Virginie Poitrasson.
Prolongeant les recherches de Freud, Georges Bataille et Michel Surya par l’article « Lettre sur le fascisme et la psychologie », l’auteure de Adrien Borel – cinquième titre de la collection Aventures -, Mathilde Girard, écrit : « Il faut ménager des espaces de contradiction dans la négativité pour pas crever. C’est d’ailleurs à ça que sert la poésie, si je peux me permettre : à aggraver la négativité dans une image suffisamment claire pour exister quelques secondes telles que l’on est. »
Pas crever, bon.ne qu’à ça, on dirait du Beckett.
Michel Surya : « La grande obscénité a disparu. Plus précisément, la grande obscénité n’a pas disparu, mais elle s’est retirée par le même mouvement que les dieux se retiraient eux-mêmes. »
A la grande littérature de la retrouver, aux écrivains suprêmement vivants.
Un summum de délicatesse et de folie érotique florale (texte performé de Yannick Haenel sur les Nymphéas de Monet) n’est pas si loin des pics de l’obscénité.
« Le monde est respirable quand il est peint, avance l’auteur de La solitude des professeurs est infinie (Gallimard, 2026). Le monde est désirable quand il s’écrit. Le monde est aimable lorsqu’on le sculpte. »
Qui connaîtra encore cette phrase par cœur dans quelques semaines se verra offrir Aventures 6, Victor Depardieu, responsable de l’édition, s’y engage solennellement.

Revue Aventures, directeur de publication Yannick Haenel, édition Victor Depardieu, directrice artistique Anne Lagarrigue, graphisme Laurence Roudy et Pascal Guédin, fabrication Jenny Moulard, Gallimard, 2026, numéro 5, 244 pages
Contributions : Rose Vidal, Julien de Kerviler, Mathilde Giard, Adrian Meyronnet, Robin Josserand, Thibault Capéran, Virginie Poitrasson, Georgina Tacou, Laurent Margantin, Clément Willer, Marc Bécret, François Burbaud, Camille Hazoumé, Michel Surya, Nunzio d’Annibale, Paul Peyramayou, Yannick Haenel, Laura Vasquez, Laurence Capet, Fanny Wallendorf ; entretiens Pierre Michon/Jiawei Tian, Valentin Retz/John Jefferson Selve/Yannick Haenel