
Lise Deharme, vers 1930, Man Ray
« Cette curieuse succession de mots, que l’on n’a pas le temps de méditer, qui s’imposent à nous, cet élan bizarre, où la pensée est à la fois active et emportée par la langue, c’est là que se joue la liberté de l’écrivain, sa pensée sensible, c’est dans la langue que la vérité du sujet se déploie, proteste, réfute, incarne, et, parfois, dépasse le petit être de chair et d’os et l’histoire qu’il croyait écrire. » (Eric Vuillard)
Revue trimestrielle consacrée aux littératures de langue française des XIXe, XXe et XXIe siècles, Histoires littéraires est une publication de recherches.
Son dernier numéro est consacré à des auteurs aussi passionnants – liste non exhaustive – qu’Eric Vuillard, Jacques Vaché ou Lise Deharme.
Dans son article Chronique des ventes et des catalogues, Jean-Paul Goujon (avec la collaboration d’Eric Walberg), réjouira les fétichistes littéraires, amateurs de lettres d’écrivains de renom et d’autographes.
Des pièces parfois majeures passent, que l’on peut acheter pour un prix relativement raisonnable, ainsi une lettre de Georges Bataille à sa maîtresse Dora Maar (1000 euros) : « Tu ne peux pas savoir ce que tu aimes vraiment, si bien que tu n’aimes rien vraiment et ainsi tout se perd. Je ne sais plus. Il y a eu des moments où je pouvais croire que tu serais entière avec moi, mais nous avons joué une sorte de marchandage, mais je ne veux plus le jouer et cela ne m’importe plus de savoir si c’est un malheur ou un bonheur : je t’appartiens entièrement. Je voudrais que tu comprennes mieux à quel point la vie dépend de réticences qui en détruisent le sens… »
Dans les ventes qu’ont fréquentées les auteurs de cet article, on trouve des lettres de Céline à son avocat danois Mikkelsen, de Dominique de Roux à Marc Dachy, de Gilbert Lely à Pascal Pia, la correspondance de Jacques Chardonne à Roger Nimier, Gide, Huysmans (qui éreinte le Lourdes de Zola), une lettre de Mallarmé (estimée à 200 euros), et bien d’autres trésors.
Dans un très bel entretien avec Luca di Georgio, Eric Vuillard évoque la genèse de sa passion littéraire : « La littérature vient toujours dans le désordre. J’ai lu ce que j’avais envie de lire, ce qui me tombait sous la main, un peu au hasard, comme tout le monde. (…) La lecture est une activité hasardeuse, errante, tout se mêle, les siècles et les continents. Personne ne lit par ordre alphabétique, comme l’autodidacte dans La Nausée. (…) J’écris mes livres sans méthode. Tout vient chaque fois différemment. Une anecdote, une photographie, peu importe, quelque chose me trouble, je ne comprends pas, j’écris. »
Et ceci, qui est passionnant : « La Révolution française ne fut pas seulement un puissant événement littéraire après coup, elle est à l’origine de ce que nous appelons la littérature. Avant, il y avait les lettres. Perrault, Montesquieu sont des lettrés, pas des écrivains. Le premier écrivain, à proprement parler, c’est Balzac. D’où le café noir, les créanciers, la vie professionnelle mouvementée, les droits d’auteurs réclamés, les livres qui s’enchaînent, les feuilletons. Ce n’est pas seulement le statut de l’écrivain qui apparaît, la prose elle-même est sortie de la Révolution française, la narration, la description, tout l’attirail du roman, toutes les coordonnées du théâtre, soudain arraché aux oripeaux de la commedia dell’arte ou aux cariatides de la tragédie, les dialogues, la prose, la langue, narrative, sinueuse, directe, irrévérencieuse, stendhalienne, tout cela est encore la Révolution. »
Olivier Barrot nous rappelle l’importance de l’écrivain méconnu Jean Desbordes pour Cocteau – ils sont amants – que Claude Arnaud, son biographe, place aux côtés de Raymond Radiguet et Jean Marais par ordre d’importance.
Présence aussi dans cette belle revue non massicotée de Lise Deharme, écrivaine juive sous l’Occupation (texte de Ruth Peeters), auteure notamment du journal Les Années perdues (1939-1949).
14 janvier 1944 : « J’ai envie de mettre mon bras devant mes yeux pour ne pas voir ce qui m’attend. Ceci n’est pas une guerre, il y a autant de différence entre cette guerre-ci et une guerre ordinaire qu’entre une opération nécessaire faite par un grand chirurgien et un assassinat commis par un dément. »
Passent la morale/moraliste Comtesse de Ségur (analyse de Francis Marcoin), le météorique génial Jacques Vaché, qu’Emily Martin rencontre dans sa logique, façon pataphysique, du h mouvant (pohète, umour…), et Henry de Montherlant – étude de ses épigraphes par Pierre Duroisin : « On peut voir dans la propension qu’eut Montherlant à se citer lui-même dans ses épigraphes une forme de l’ « auto-gonfling pathologique » qu’il reprochait à Chateaubriand et Victor Hugo dans Service inutile, mais on peut aussi y reconnaître l’homme qui s’étudie à travers son œuvre, en quête de « ce soi qui fut pour les Anciens le but suprême ». »
Cet auto-gonfling pathologique est somptueux.
La trouvaille de cette expression justifierait à elle seule l’achat de la revue.

Revue Histoires littéraires, La comtesse de Ségur, Jacques Vaché, Henry de Montherlant, Lise Deharme, Jean Desbordes, Eric Vuillard, Histoires littéraires (Paris) & Du Lérot, éditeur (Tusson), octobre-novembre-décembre 2025, vol. XXVI, n°104, 152 pages
Contributions Francis Marcoin, Emily Martin, Pierre Duroisin, Ruth Peeters, Olivier Barrot, Patrick Désile, Luca Di Gregorio, David Martens, Michel Brix, Jean-Paul Goujon, Eric Walberg