
La barque et les baigneurs, vers 1890, Paul Cézanne
« spoir / respecter l’esp / prendre le désesp dans ses bras / l’enfant doit prendre l’adulte désespéré dans ses bras le soir »
Composé de textes de provenances diverses, late Fourcades est pourtant un livre d’une grande cohérence, probablement parce que la question du poème et du rythme, en chaque chose, en chaque situation, en chaque visage rencontré, y est omniprésente.
Les seins féminins y sont célébrés, parce qu’ils sont des amers dans la tempête des jours déréglés – par les maux corporels, le décès des proches, les doutes – lorsque l’on a quatre-vingt-sept ans.
Y comme la fente la plus secrète par où passe la lumière du poème de la vie.
« il fait que vous sachiez que je suis mort, et que je me console en sachant que je laisse Marcel Proust, le plus grand poète de son temps, vivant derrière moi »
Pas de foucades, du Fourcade, et même des Fourcades ; pas de death (DF), du deep flow, musique supérieure composée avec les objets de la plus grande quotidienneté.
La façon dont le poète, ramasseur de balles de l’ordinaire, intègre dans son flot d’écriture le contemporain est remarquable, et signe une présence constamment en alerte.
Match de rugby, taxi, mendiante roumaine devant la boulangerie.
« à Cosne cet après-midi, dans la zone industrielle ingrate et belle, sur le parking du concessionnaire Peugeot où je cherche ma 308, à l’angle avec Bricorama où j’ai aussi mes habitudes, je tombe sur deux jeunes femmes que je reconnais c’est les caissières de Bureau-Valley, qui s’embrassent à pleine bouche et se palpent sous la pluie torrentielle, leur déchaînement dans le peu de temps dont elles disposent et la clandestinité imposée les rendent passionnantes. ça me tire de l’angoisse de ce séjour sans fin, été si cruel. je me dis qu’elles ont intérêt à ne pas se faire choper par le patron. le poème non plus n’a pas intérêt à se faire choper »
La guerre continue ses ravages – Ukraine/Gaza sont au cœur.moteur.pleurs de ses derniers livres, flirt avec elle (2023), ça va bien dans la pluie glacée ? (2024), voilà c’est tout (2025) -, qui se noiera peut-être dans une aquarelle du dernier Cézanne.
Il faut que le vieux continue de peindre dans l’atelier des Lauves (premier texte), que la vérité – en peinture.écriture – éclate, que l’été, dans le froid de l’hiver, ne cesse d’être cézannien.
« la beauté de l’espace de l’atelier des Lauves, fendu de lumière, m’a rendu brièvement trtès beau, très jeune, et a encouragé pour toujours l’érotisme de mon écriture (the slit to China). tout fut désormais imminent »
Il faut que le vieux continue de chanter.
« il faut que j’élabore dans le chant sur-le-champ. ne jamais cesser le chant, quitte à le mener à un état méconnaissable de lui-même. quitte à être mené à un état méconnaissable de moi-même. le chant est un devoir moral, il est le devoir principal et la seule possibilité d’inventer. scander fait perdre toute notion de champ, enfin, il a fallu une vie pour ça »
Pas de point final chez Dominique Fourcade, mais des points de liaison, une foi ininterrompue dans la démocratie des mots s’assemblant, s’abouchant, se racontant des histoires, séparés par le blanc de la page ivoire, qui est la possibilité de leur respiration.
Comme Cézanne, DF pratique le montage par touche.
Géométrie non euclidienne – mais clitoridienne -, sans centre et sans bord.
Papiers découpés de Matisse, formules de l’anti-mort.
Zip – à ouvrir – de la scansion, slip saumon d’une amie abandonné près du lit défait.
Comme Kafka, l’écrivain au cinéma est un chercheur d’or, éclats de vérité chez Chloé Barreau (Fragments d’un parcours amoureux), Nadav Lapid (Yes), David Lynch (Sailor et Lula), d’Alexe Poukine (Kika), vus, commentés, intégrés dans le bebop des phrases.
Visage lumineux pour.toujours de Florence Delay, dont la disparition endeuille le recueil de son ami, dans la Jeanne d’Arc de Bresson.
Ecrire comme Iris messagère des dieux (Rodin) écarte les jambes, pudiquement dans l’impudeur générale, franchement dans la vaste dégueulasserie du temps présent.soumis.
« moi qui ai eu deux tribus dans ma vie, la tribu américaine et la française, je ne veux plus faire partie d’aucune et n’ai nulle part où aller, en tout cas pas au Louvre où j’avais émigré très jeune, où j’ai tant vécu, et si intensément, et où, dans la barbarie d’aujourd’hui, il y a encore moins de place pour moi qu’ailleurs »
Nulle part où aller ? mais si, dans la remorque photographiée un jour d’été à Marseille en 2005 par Bernard Plossu, entre les deux dialogues d’ombre et de lumière, là où « le muet et le cri ne font qu’un ».
« j’aurai passé toute ma vie d’écrivain dans l’obligation de crier, de ne pas crier, de cracher, de ne pas cracher ce que les autres appellent de la poésie dans une langue que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais bien qu’on ait cru me l’apprendre, le français »
Il faut que la page se soulève, soulève qui la presse de mots, comme on ôte une bâche sous laquelle on découvre des pots de miel de châtaignier non déclarés.

Dominique Fourcade, late Fourcades, P.O.L, 2026, 144 pages
https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-6662-1