
Sakurai, le 31 octobre 2024, dans Kodomo no kuni ©Yuta Arima
« Des âmes errent dans le ciel par centaines. Des enfants innocents meurent tous les jours et dans ce parc, leurs fantômes jouent à cache-cache. Ils sont des messagers, semblables à la fumée, des passeurs d’histoires. »
C’est une photographie dont les couleurs, très belles, sont passées, fanées, presque fades.
Le photographe japonais Yuta Arima, installé à Angoulême depuis 2012, nous montre quelques jeux d’enfants vétustes dans un parc envahi d’herbes sauvages, et que clôture un grillage de fer, non loin de quelques habitations d’un village ceinturé lui-même par des collines, surmontées par le faîte d’une montagne.
Les ressorts des chevaux à bascule sont rouillés, ainsi que la balançoire, le temps dans son effritement est perceptible, qui conduit à la nostalgie.
Tout est silencieux, mais on entend tout, les cris des enfants, les conversations des parents sur le banc en bois, le bruit grinçant de la nacelle.
Le vide est plein, l’absence n’est pas le contraire de la présence, mais ce qui la creuse indéfiniment.
Publiée dans la belle collection que dirige Serge Airoldi aux Petites Allées, cette photographie est regardée, dépliée, commentée, interprétée, rêvée, par la poétesse et romancière Julie Nakache, à qui l’on doit aussi l’opus Pont d’ombres (sur une photographie de Régis Feugère, dans la même collection).
Que voit donc Julie Nakache ?
Une représentation du concept de wabi-sabi, soit l’émerveillement dans l’impermanence (voir le prochain livre japonais d’Alain Willaume chez Delpire), la puissance dans la fragilité, la durée dans l’éphémère.
Des fantômes.
La hantise de la catastrophe nucléaire vidant les paysages de ses habitants.
Mouvement et fixité ; présences muettes et éclats de voix.
Une langue que nous ne comprenons pas tout en la comprenant.
« Sur l’herbe, un jour, un garçon a écouté la pluie, bercé par son chant. Il a abandonné à la terre des mèches de cheveux, quelques gouttes de sueur. »
Julie Nakache a rencontré ici le pays des enfants perdus, peut-être soufflés, ou irradiés – le poète du désastre atomique Ryoichi Wago est cité.
Ou simplement avalés par l’Histoire.
« L’aire de jeux clôturée raconte que la terre est entrée dans la bouche des enfants devenus vieux, que leurs ongles ont noirci, que les vers ont dévoré les corps. Les nuages ont dessiné leur sourire puis ils ont disparu. »

Julie Nakache / Yuta Arima, Kodomo no kuni, Le pays des enfants, collection Pour dire une photographie (Serge Airoldi), éditions Les petites allées, 2026 – 200 exemplaires numérotés
https://www.lespetitesallees.fr/edition/les-collections/pour-dire-une-photographie/