
©Michel Mazzoni
On connaît Orlando furioso.
Y aurait-il, dans un autre domaine que les passions amoureuses exacerbées, un Mazzoni furioso ?
L’hypothèse n’est pas invraisemblable, sous le calme apparent des objets, structures et inscriptions graphiques que rencontrent et révèlent ses œuvres visuelles.
Il y a une belle et douce folie expérimentale chez cet artiste explorant l’énigme du réel et la nature même de l’image, qui est une effervescence de formes, une explosion sereine d’éléments disparates, une quête de matière jusqu’aux limites de la représentation.
Son dernier ouvrage – j’en ai déjà présenté quelques-uns -, Craft, n’est pas un inventaire, mais un glanage, une collecte, un recueil de formes évoquant quelque notation musicale ou picturale.
On pense au mouvement britannique Art and Craft, mais ici les éléments décoratifs, si l’on veut, sont des pans de béton, des pierres, des bouts d’acier et de bois, et des formes archétypales témoignant d’une géométrie transcendante.

©Michel Mazzoni
Michel Mazzoni construit comme Antonioni des images-temps, où l’impression d’absence ou de vide n’est que la possibilité de la naissance de fictions métaphysiques.
En huit chapitres – commençant par un dialogue avec Clémentine Davin -, complétés d’un prologue et d’un épilogue, l’artiste français imagine, de Bruxelles au Japon, et un peu partout en Europe, une conversation à bâtons rompus entre des objets taciturnes, le silence partagé pouvant être considéré ici comme un point extrême de la communication.
Publié par MER.Books avec un grand soin quant à la fabrication de la maquette et aux choix de design graphique, Craft craque comme une allumette jetée dans de la laine de roche.
Provenant de différentes sources – archives papier, Internet, catalogues industriels, plans, vues d’installations, production personnelle -, les images composant ce livre sont modestes, mais jamais banales, invitant à changer l’angle de notre regard sur le quotidien.

©Michel Mazzoni
Des spirales, des sortes de casse-têtes, des rencontres du troisième type entre le verre, le fer et le ciel.
Entre la terre, la tache sur le mur et les plaques de ciment.
Michel Mazzoni cite Don DeLillo (Bruit de fond, 1985) : « J’ai probablement atteint cet âge où tout est rempli de menaces douteuses. Le monde regorge de significations hasardeuses. Dans les choses les plus ordinaires, je découvre une étrange intensité et des rapprochements inattendus. »
Craft rassemble les fragments d’Osiris d’une contemporanéité soumise à la dégradation, à la fissuration, à l’effondrement.
Obsolescence des ruines, comme l’écrit Bruce Bégout ? Oui, sûrement, mais dans la persistance du mystère de chaque apparition.

©Michel Mazzoni
On perçoit des correspondances, des étrangetés, des menaces peut-être – à la Ballard.
Il y a aussi, à retourner le regard, de la drôlerie, de la cocasserie, du saugrenu dans la dissonance.
De l’accord dans la discrépance.
Des grillages, des nœuds dans le bois, des pixels.
Craft peut se lire comme un récit d’aventures d’anticipation visuelle.
On ne sait pas vraiment où l’on est, on ne sait pas toujours ce que l’on voit, et c’est passionnant.
« Chaque nouvelle image, explique Michel Mazzoni, est une énième exploration, réinterprétation de ce qui a été. Je joue avec les matériaux et les traitements pour créer sans cesse quelque chose de revisité ; une manière de dialoguer avec le passé tout en forgeant quelque chose de personnel et de contemporain. »
Comme une pratique artisane, lui répond son interlocutrice.

Michel Mazzoni, Craft, texte Clémentine Davin, proofreading Vivien Rossilol, Sophia Wanet, editorial coordination Leo Lopez, graphic design Viktor Van den Braembussche, Studio Luc Derycke, publisher Luc Derycke, MER. Books, 2025, 416 pages – 300 exemplaires

©Michel Mazzoni