Du pillage colonial comme entreprise de civilisation, par Yannick Le Marec, écrivain

Avec Le grand pillage, et après le formidable Constellation du tigre (Arléa, 2021), Yannick Le Marec poursuit son grand œuvre de compréhension du colonialisme comme phénomène d’ignorance et de bêtise criminelle.

Il s’agit cette fois, notamment à travers les figures de Pierre Loti et de Victor Segalen, de jeter un regard sans concession sur l’attitude bien peu fraternelle, et surtout prédatrice, de nos grands hommes de lettres ouvertement épris de culture, d’esprit d’aventure et de liberté.

Les conquêtes de territoires sont aussi l’occasion de rapts, d’objets votifs ou usuels, considérés par le marché de l’art et les collectionneurs comme ce qu’il reste malgré tout à sauver des peuples barbares – minorés, infériorisés, méprisés -, les spolier revenant en quelque sorte à les adouber.

Le droit appelle cela aujourd’hui des biens mal acquis (lire le rapport de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy), mais les restitutions, d’ordre éminemment politique, idéologique et symbolique, sont rarement au rendez-vous.

Nos grands-pères et arrière-grands-pères étaient des voleurs ? Oui bien sûr, mais pour la gloire de nos musées et l’édification de nos petits, comprenez-vous.

L’écrivain nantais cite Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme): « On me parle de progrès, de « réalisation », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. »

Avant la Chine, comme on le sait, le docteur Victor Segalen est aux Marquises, trois mois après la mort de Paul Gauguin, faisant le diagnostic de l’affaiblissement de la race polynésienne, notamment par l’effet moralement ravageur des missionnaires ayant introduit l’idée de la faute originelle chez un peuple s’en étant toujours très bien passé.

Segalen écrit Les Immémoriaux mais pense au grand empire de l’Est, qui le fascine, et que les grandes puissances, « alliance des marchands et du mal absolu », se disputent, convoitant particulièrement ses réserves de minerais, « indispensables à leur expansion et leur bien-être ».

L’ami de Claude Debussy a donc une obsession : l’Extrême-Orient.

Il apprend le mandarin, visite le musée Grimet, se prépare, enchaîne les lectures, étudie l’immense Reclus.

Mais, sur le terrain chinois, Segalen a un concurrent, plus célèbre que lui, Pierre Loti (Les Derniers jours de Pékin, La Fille du ciel…), dont il déteste la prose facile.

Avec Auguste Gilbert de Voisins, l’écrivain brestois monte une expédition de six mois, espérant « inventer les formes langagières qui restitueront l’extrême beauté du Lointain ».

Mais que sait-il du peuple chinois ?  Que veut-il même en savoir ?

« Mais l’Autre n’est pas les autres, précise Yannick Le Marec ; l’Autre est un rêve dans lequel les autres n’ont pas leur place ; l’Autre est un monde poétique. Alors que voit Segalen dans ce périple chinois ? Cet empire qui se délite sur ses marges, secoué de révoltes en son milieu, fait-il partie du projet ou n’est-il qu’un prétexte, comme jadis les îles du Sud, afin comme il l’exprime clairement, d’éviter de chercher un sujet, afin de plonger dans sa matière, comme un chiffonnier remue le fond de son sac à l’issue de sa tournée, certain d’y déceler quelque objet à bricoler ? Que sait-il de la Chine de 1909 qui lui permet de la voir, de la voir en vrai, d’en aborder le Réel, comme on le dit fréquemment ? »

En 1860, le sac du Palais d’été par les Occidentaux fut vécu par les Chinois comme une offense et une humiliation impardonnables.

On pilla allègrement, les caisses du butin arrivant à Paris au début de l’année 1861. On exposa quelques-uns des trophées pour étourdir le bon peuple, en glosant sur les grandeurs de la civilisation française.

On se passionne pour les chinoiseries, la bimbeloterie se vend, la mode est lancée.

Se rendant au château de Fontainebleau, célèbre notamment pour son musée chinois aux pièces provenant de la dévastation du Palais d’été, l’essayiste, procédant par bonds et rebonds successifs dans une forme d’écriture à la fois très libre et intellectuellement jubilatoire, se rend compte du traumatisme du personnel toujours sous le choc d’un vol ayant eu lieu en décembre 2015, les objets dérobés n’ayant visiblement pas été choisis au hasard, l’hypothèse étant levée d’une participation de la Chine au plus haut niveau à ce larcin diplomatico-politique.

On dérobe en toute amitié, on sera dérobé de la même façon, où est le problème ?

L’aspirant marine Julien Viaud, futur Pierre Loti, ne fut-il pas missionné pour s’emparer d’un moaï de l’Ile de Pâques manquant aux trophées français (on peut la voir au musée Jacques Chirac, parfaitement triste et abandonnée), alors que les Anglais en conservaient déjà deux au British Museum ?

A-t-on assez réalisé sur quels fonds d’ignominie reposent nos trésors nationaux ?

Sur la réalité de la violence coloniale, et la description du plaisir à massacrer, Loti n’est pas mauvais.

On tue, on brûle, on saccage : « Après tout, écrit-il dans Hué, en Extrême-Orient, détruire, c’est la première loi de la guerre. Et puis, quand on arrive avec une petite poignée d’hommes pour imposer sa loi à tout un pays immense, l’entreprise est si aventureuse qu’il faut jeter beaucoup de terreur, sous peine de succomber soi-même. »

L’histoire de l’infamie est à peine écrite.

Les militaires ont beaucoup photographié depuis l’invention du médium, documentant leurs exploits. Pour qui en a le cœur, l’archive est à explorer.

Que l’on soit à Paris en janvier 1909 (on coupe en place publique les têtes des membres criminels de la bande Polet ayant sévi dans le Béthunois), ou en Chine au même moment, on veut du beau spectacle, des gerbes de sang, des yeux révulsés, du frémissement d’extase face à l’horreur.

Pourquoi l’homme existe-t-il ? Parce que le beau l’étreint, n’est-ce pas ?

Segalen lui aussi prend des photographies, de sculptures, de scènes pittoresques, du Divers, qui est une façon de regarder l’autre comme une pure extériorité, un monstre, un danger, une menace en somme.

Il y a les maîtres, et les autres, disons les porteurs, remplaçables, la valetaille.

« Parce qu’il faut bien le dire : Gilbert de Voisins et Segalen traversent la Chine – qui n’est pas un pays tranquille et stabilisé – à l’abri dans leur caravane, comme protégés du monde extérieur par ce tampon humain de mahométans crapahutant auprès de leurs mules et l’équipe rapprochée de leurs serviteurs assurant le confort d’une table garnie de plats cuisinés, avec sa nappe, ses couverts et ses serviettes, de lits impeccables tous les soirs – un matelas chinois sur une forte toile tendue sur des tréteaux de bois – et démontés le matin, de bagages toujours tenus, sanglés, de linge lavé, séché et plié. (…) Victor promet à son épouse Yvonne, quand elle séjournera à Pékin, « un boy bête et bon », les trois « b » du bien-être colonial. »     

Christian Doumet, responsable des œuvres de Victor Segalen dans La Pléiade, a relu Feuilles de route, écrit durant le second voyage en Chine en 1914, relevant cette phrase : « Le plus simple est de mépriser et de détester les Chinois, « dans la peau ». Beaucoup de grossiers personnages, militaires et coloniaux en sont là et n’ont jamais dépassé ce point. Par réaction, d’autres gens sont allés à l’admiration scrupuleuse, à l’affection du Chinois et du type chinois. – Ni l’un ni l’autre, mais au-delà. »

Yannick Le Marec de compléter : « Segalen et Gilbert de Voisins traversèrent le pays en visiteurs curieux mais sans véritable culture sinologique. Ne parlons pas d’Augusto qui ne fait preuve d’aucun intérêt pour l’histoire de l’empire mais de Victor, plus intéressé par la dimension monumentale, ne peut s’éclairer d’une historiographie sérieuse, les travaux en français étant parcellaires et peu accessibles. »

On emporte des statues, on embarque des hommes, on coupe des têtes.

Le grand pillage ne fait pas la leçon, mais rappelle des faits, essaie de reconstituer des mentalités, et disjoint la grandeur des œuvres du comportement de leurs auteurs.

Tous des sauvages ?   

Yannick Le Marec, Le grand pillage, collection « La rencontre » dirigée par Anne Bourguignon, Arléa, 2022, 210 pages 

https://www.arlea.fr/Le-Grand-Pillag

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