Des histoires de rencontres, par F. Sureau, N. Appanah, M. Sabolo, H. Le Tellier, F.-H. Désérable, T. Ben Jelloun, E. Reinhardt, N. Azoulai et P. Lançon, écrivains

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« Genet avait dans son étui à lunettes mon numéro de téléphone ainsi que ceux de Laurent Boyer de Paule Thévenin. » (Tahar Ben Jelloun)

Lues par leurs auteurs sur France Inter tout au long de l’été 2022, les textes de Brèves rencontres, aujourd’hui publiés par Gallimard, sont pour la plupart savoureux.

Des neufs écrivains ayant écrit sur le thème de la rencontre – réelle ou imaginaire -, Tahar Ben Jelloun, par son texte consacré à son amitié avec Jean Genet, m’enthousiasme le plus.

François Sureau s’intéresse au diable, ou plutôt aux diables.

Natacha Appanah imagine les retrouvailles de Leonard Woolf et de Virginia Stephen, analysant avec finesse le point de vue masculin, sa nouvelle comportant une lettre de l’auteure des Vagues lui déclarant son respect, son amour même, mais déplorant son absence d’envie physique envers qui sera malgré tout son époux, obligeant à penser autrement le contrat conjugal : «Si tu peux me laisser continuer ainsi, comme avant, me laissant trouver mon chemin, c’est ce qui me ferait le plus plaisir, alors nous devons peut-être nous y risquer. […] Nous voulons tous les deux une union qui soit une chose formidablement vivante, toujours palpitante, toujours brûlante, jamais morte et ennuyeuse. Nous attendons beaucoup de la vie, n’est-ce pas ? Peut-être obtiendrons-nous tout cela ? Alors ce serait merveilleux. » 

Monica Sabolo se plaît à prolonger le mythe du couple Bonnie and Clyde Barrow, treize morts au compteur et un amour panache.

Hervé Le Tellier témoigne de sa passion pour Italo Calvino depuis son adolescence, déterminante quant à sa propre entrée en littérature : « par sa justesse, Calvino s’approche de Proust, sa démarche évoque Barthes, sa densité rappelle Monsieur Teste de Paul Valéry, mais il s’y ajoute une mélancolique présence aux autres. » 

François-Henri Désérable relate l’amour méconnu, romanesque forcément, entre Romain Gary et la splendide Ilona Gesmay, qui deviendra…. religieuse dans un couvent en Belgique.

Eric Reinhardt évoque sa rencontre avec le Manifeste du surréalisme d’André Breton, volé en 1982 chez un oncle admiré pour ses multiples talents, notamment de séducteur : éloge du risque, accueil du merveilleux existentiel, liberté, amour, poésie, révolution. Effectivement, quoi d’autre ?

Nathalie Azoulai danse avec La Princesse de Clèves – comme elle dansa avec Bérénice – sous forme dialogique : une mère raconte à sa fille, qui la questionne sur l’émoi.

François Sureau aime écrire sur Blaise Cendras (un récit est paru récemment chez Gallimard), qui vécut juste avant la Deuxième Guerre mondiale près d’un an dans une forêt des Ardennes avec une jeune femme, aventurière, Elisabeth Prévost, qui avait trente ans de moins que lui (Lire L’homme foudroyé où elle apparaît sous le nom ambigu de Diane de La Panne).

« Elisabeth Prévost, écrit François Sureau, est morte à l’île de Houat en 1996. Je n’ai jamais été vraiment tenté de rencontrer des écrivains, mais j’aurais aimé la connaître, et ce que je viens de vous dire m’a été dicté aussi par ce regret. A la fin de ses brefs souvenirs on peut lire :’Blaise Cendrars fut, dans ma vie, et pour toute ma vie, l’être qui marqua le plus mon cœur et mon esprit.’ »

Philippe Lançon se souvient de son voyage il y a quelques mois sur l’île de Beyle, au large de la côte sud de Cuba, à l’est de Trinidad.

Une île de deux kilomètres et demi de long sur trois cents mètres de large tout au plus, pleine de crabes rouges.

Une île achetée par un acteur français populaire ayant soutenu ainsi la révolution, qui la baptisa « île de Beyle », et y invita l’écrivain pour travailler avec lui à l’adaptation cinématographique de son livre Le Lambeau, celui-ci ayant accepté cette offre afin de lui permettre d’écrire le texte – passionnant – commandé par France Inter.  

Mais relisons maintenant Fulgurance, de Tahar Ben Jelloun, sous-titré « Ma rencontre avec Jean Genet ».

Tout commença par un article publié dans L’Humanité par le célèbre écrivain à propos du premier roman d’un jeune auteur maghrébin publié par Maurice Nadeau, Harrouda.

Un rendez-vous s’organisa, à L’Européen, face à la gare de Lyon.

Lui : « J’ai un prénom, Jean. Ne faites pas comme Gallimard qui publie mes livres de poche en oubliant mon prénom. »

Plus tard : « Ne m’emmerde pas avec mes bouquins. Je n’ai rien à dire sur ces choses-là. J’ai écrit pour sortir de prison. Maintenant, tout ça est derrière moi. Ce qui est important aujourd’hui, ce qui est très important, c’est la condition des Palestiniens. »

En effet, Jean Genet a écrit intensément pendant une dizaine d’années, puis consacre ses efforts à la défense de minorités discriminées.

« Avant je me suis occupé des Zengakuren, des Japonais qui manifestaient contre le pouvoir en place ; tout comme j’ai accompagné Angela Davis et les frères Jackson. J’en ris encore, sais-tu que je n’avais pas le droit d’entrer en Amérique ? Eh bien, j’y suis entré clandestinement et je me suis retrouvé aux côtés d’Angela Davis dans un meeting. »

Comme Sartre, Genet sort de ses poches des liasses de billets, souhaitant être payé en liquide par son éditeur.

« Besoin de pognon, pour mes hommes. »

Par l’intermédiaire de son ami, Genet écrit un article pour le Monde diplomatique (direction historique de Claude Julien), cherchant par tous les moyens à défendre la cause palestinienne.

Rencontres de Mahmoud Darwich et de Leila Shahid dans la petite chambre d’étudiant à la Maison de Norvège (Cité Internationale universitaire) où loge Tahar Ben Jelloun – facilitateur de contacts.

Genet disparaît, réapparaît, et pense, alors qu’il est atteint d’un cancer de la gorge, à préserver du besoin les hommes dont il tombe amoureux.

Le thème de la trahison revient souvient dans les conversations des deux amis, Genet n’est pas toujours facile, qui est souvent tranchant, radical.

Il part à Beyrouth constater le massacre des Palestiniens par les phalangistes libanais – lire Deux heures à Sabra et Chatila.

« Il est mort comme il a vécu. Un petit hôtel du treizième arrondissement de Paris. Je sais que Leila s’est occupé de faire transporter le corps pour qu’il soit enterré à Larache. Je sais que Roland Dumas a facilité les démarches administratives pour cet ultime départ au Maroc. Plus tard je me suis rendu compte qu’à aucun moment nous n’avions parlé du Maroc. Aimait-il ce pays ? Considérait-il que le Sahara est marocain ? »  

Brèves rencontres, un recueil de François Sureau, Natacha Appanah, Monica Sabolo, Hervé Le Tellier, François-Henri Désérable, Tahar Ben Jelloun, Eric Reinhardt, Nathalie Azoulai, Philippe Lançon, Gallimard, 2023, 204 pages

https://www.gallimard.fr

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