Petit tas d’ordures, vie bouleversée, par Gaëlle Obiégly, écrivain

Chiffonnier, avenue des Gobelins, Paris,1899, photographie Eugène Atget

« Le chiffonnier, qu’on appelle plutôt biffin actuellement, ne se résout à la mort de rien. Il marche, il marche, il marche. Quand il s’arrête, c’est pour fouiller les poubelles et les tas d’ordures. Ce fut le métier de mon ancêtre, venu de Pologne, quand il vint s’exiler en France. Il récupérait toutes sortes d’objets, un peu de papier et surtout de la ferraille. J’ai dit métier parce qu’il a dû gagner un peu d’argent grâce à ça lorsqu’il était totalement démuni mais c’était surtout  une passion, piusque n’étant plus dans le besoin il continuait à ramasser et à trafiquer ce qu’il trouvait çà et là. Il avait réussi à monter une affaire. Il avait des employés. Il aurait pu s’offrir des vacances en famille. Ça ne l’intéressait pas, les vacances en famille. Quand il prenait la route, il n’avait d’autre espérance que de trouver un trésor au milieu des débris. »

Dans ma rue à Calais, lorsque j’étais enfant, passait régulièrement, poussant une sorte de brouette dégueulant d’objets ramassés sur les trottoirs, un ferrailleur.

A quelques maisons de la mienne, près de la Maison Pour Tous, s’entassait dans une décharge – petite entreprise familiale au portail immense – le métal convoité, tordu, torve, rouillé. Des gens énigmatiques, des chiens, des yeux noirs. Et tout à côté, une lignée de boxeurs, les Jacob, mes copains d’école, dont Thierry, sacré champion du monde WBC des poids super-coqs le 20 mars 1992 dans le quartier du Fort Nieulay après avoir battu le Mexicain Daniel Zaragoza.

En lisant Sans valeur, de Gaëlle Obiégly, j’ai repensé à tout cela, mais aussi à Walter Benjamin, à son chiffonnier, et à son livre inachevé Paris capitale du XIXe siècle, publié de façon posthume en 1982.

J’étais monté à Lille pour suivre des études de lettres, mais j’avais découvert l’œuvre du penseur persécuté tout seul.

Les marchandises triomphent, qui produisent des déchets, comme la biopolitique fait le tri entre les bons et les mauvais sujets.

Toi l’ours en peluche taché, au rebut. Toi, le moulin à poivre de grand-mère, un sursis. Toi, le meuble Conforama à la colle effondrée, dégage. Toi, le tableau couleur coquelicot, tu n’es pas si beau, mais je te garde.   

En emportant chez elle un petit tas d’ordures trouvé dans la rue, alors qu’elle est en plein déménagement et doit se débarrasser radicalement – les mètres carrés sont devenus hors de prix dans la ville révolutionnaire  – des objets de son passé, Gaëlle Obiégly, ou sa narratrice, s’interroge sur la valeur des déchets, la mémoire, l’archive, ce qu’il faut sauver ou pas.

Daniel Spoerri faisait œuvre des reliefs de ses repas, l’auteure de Totalement inconnu (Bourgois, 2022) fera de la question de l’abandon et de l’adoption, non sans humour, le début de la politique.  

L’espace démocratique premier est la rue, et ce qu’on y trouve.

L’écriture, c’est aussi cela, le commun et le singulier, la langue du peuple – Gaëlle Obiégly emploie un ton de confidence, qui rapproche – et l’invention d’un monde.

Sans valeur est-il un essai ? Oui, dans un certain sens. Un texte autobiographique, voire une confession (le plaisir de jeter, et celui de ramasser ; les déséquilibres mentaux), ou même un journal ? Sans nul doute. Une fiction ? On ne peut l’exclure. Un portrait de Paris et de sa transformation en banque ? Ce n’est pas si faux. La condition prolétaire de l’écrivain ? On peut le conjecturer. Une réflexion sur l’élasticité des lois ? Oui-da.

« Le vol n’est pas sanctionné de la même façon quand il est commis par des riches ou par des pauvres. On est toujours plus sévère avec un pauvre qui vole par nécessité – des denrées, par exemple – qu’avec un riche qui vole des denrées par loisir ou par vice. J’aiu constaté cette inégalité de traitement au Monoprix de l’avenue Victor-Hugo à Paris dans le XVIe arrondissement. »

Plonger les mains dans le petit tas immonde peut conduire à l’extase, le plus nu est le plus précieux, le plus gratuit le plus rare.

Lorsque l’on est artiste, écrivain, que faire de ses archives ? Que léguer ? A qui ? Où ? Que détruire ? Quelles traces laisser ? Peut-on craindre d’être censuré (des lettres compromettantes) ?

« Si la mort m’inquiète, cela tient uniquement à la question de mes archives. Ou plus simplement, disons à ce que je garde. Je garde ces choses parce qu’elles me servent ou parce qu’elles symbolisent le temps. Cela n’a de valeur que pour moi, c’est sans valeur donc. Sans valeur pour la société. Pourtant, je crains que l’on s’en empare. Et qu’on transforme cela en archives. »

La chiffonier comme le poète sont à la fois seigneurs et gueux, chercheurs d’absolu et misérables.  

Il y a rue Monsieur-le-Prince, à Paris, un homme sans visage portant tous ses habits sur le dos. C’est Diogène, c’est nous, c’est la société aveugle et monstrueuse.

Mais c’est en quelque sorte aussi, pour reprendre les mots de Gaëlle Obiégly, refusant de faire de l’écriture une position de surplomb ou de morgue, un saint, un intouchable.

Un déserteur que nombre de gens croisent en faisant leur jogging.

Le sale est sublime, le sublime est sale.

L’ascension est une chute, la chute est une ascension.

Il y a plusieurs livres dans Sans valeur, et des amorces de récits : l’apparition de Dieu dans une église « après une espèce de marathon érotique qu’il serait amusant de raconter mais ce serait hors sujet » / « J’ai connu quelqu’un qui est allé libérer des animaux en captivité sous l’influence d’une chanson. » / la femme très belle se jetant dans le camion-poubelle.

Allons à New York : « Dans Ma philosophie de A à B et vice versa, Andy Warhol écrit que s’il a peur de la mort, c’est uniquement parce que sa mère trouverait chez lui, en plus du vibromasseur, tout ce qu’il a écrit sur elle dans son journal. Nous avons les mêmes problèmes. Partager ses problèmes les rend intéressants. »

Les amis de Bruxelles me rapportent qu’à la mort de Magritte ses poubelles furent violées, sa veuve y abandonnant des documents peut-être trop vite jetés.

Il y a la valeur d’échange, la valeur d’usage et la valeur symbolique de la marchandise-fétiche.

Devenu métaphore de nos passages et transferts d’intimité (comme des photographies, d’autant plus lorsqu’elles sont ratées), un petit tas d’ordures peut disparaître, un texte l’a recueilli.

Décrivant un cageot dans Le parti pris des choses (1942), Francis Ponge écrit : « A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
    Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.
    A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques – sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement. »

Entre Georges Perec et Nathalie Quintane, Walter Benjamin et Francis Ponge, Andy Warhol et Andy Warhol, il y a Gaëlle Obiégly, ses obsessions, son sentiment aigu de la fraternité (avec les choses et les êtres méprisés, les déclassés sociaux), et les débordements psychiques relevant de l’envoûtement social, ou du trop plein d’amour.   

Gaëlle Obiégly, Sans valeur, conception graphique Elodie Cavel, collection Littérature intérieure, Bayard, 2024, 140 pages

https://livres.bayard-editions.com/livres/categories/475-litterature-litterature-interieure/?sort=price__asc

https://www.leslibraires.fr/livre/23140866-sans-valeur-gaelle-obiegly-bayard-adulte

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de Barbara Polla Barbara Polla dit :

    Coucou bonjour

    Comment vas-tu ? Tu vas nous manquer au super brunch dimanche…

    À un endroit tu dis la chiffonier

    C’est exprès ?

    >

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  2. Avatar de Passion Vibro Passion Vibro dit :

    Merci pour cet article, c’est fascinant de voir comment Gaëlle Obiégly transforme un simple tas d’ordures en une réflexion profonde sur la mémoire, la valeur et l’écriture. Cela m’a rappelé comment des objets apparemment insignifiants peuvent déclencher des souvenirs ou des questionnements personnels. Est-ce que d’autres lecteurs ont déjà vécu une expérience similaire où un objet trouvé a suscité une introspection ou inspiré une création artistique ?

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