Avec Cesare Pavese, par Pierre Adrian, écrivain

« Je pardonne à tous et à tous je demande pardon. Ça va ? Pas trop de bavardages. » (mots ultimes de Cesare Pavese)

Faire le portrait d’un écrivain majeur (Cesare Pavese) au prisme de sa ville (Turin) tout en interrogeant l’énigme de son suicide, tel est l’objet du dernier livre de Pierre Adrian, Hotel Roma.

On se souvient peut-être de ses deux premiers ouvrages passionnants publiés aux Editions des Equateurs, La piste de Pasolini (2015) et Des âmes simples (2017), qui étaient à leur manière des enquêtes sur des personnages admirés, l’auteur de la Trilogie de la vie et l’unique curé de la vallée d’Aspe (Pyrénées-Atlantiques) ayant pour camp de base le monastère de Sarrance.

Passé aux Editions Gallimard avec Que reviennent ceux qui sont loin (2022), Pierre Adrian déploie une nouvelle fois son art avec un livre prenant pour titre l’hôtel, non loin de la gare Porta Nuova, où, dans la chambre 49, Pavese mit fin à ses jours, à quarante-deux ans, l’été 1950, en avalant force somnifères.

« Cesare Pavese, confie Pierre Adrian à l’orée de son livre, devint l’écrivain de mes trente ans sans doute parce que je ne cherchais plus de maître à penser [comme Pasolini put l’être] mais seulement un ami pour me tenir compagnie. »

L’écrivain aux « sentences implacables » qui s’était affronté à la traduction (reconnue en son pays) de Moby Dick et avait importé pour les éditions Einaudi la littérature américaine dans la Péninsule, sans jamais la quitter, était las.

Il avait écrit, très vite, comme pour se débarrasser de la douleur de la composition, quelques-uns des plus beaux livres de la littérature italienne de son temps, le recueil de poèmes Travailler fatigue (1936), la nouvelle Le Bel été, le roman La lune et les feux, le journal Le Métier de vivre (tenu de 1935 à sa mort), les vingt-sept dialogues courts de Dialogues avec Leuco, l’œuvre qu’il estimait le plus.

Las de ne pas être suffisamment aimé par les femmes très belles qu’il se choisissait (Tina, Bianca Garufi, l’actrice américaine Doris Dowling), las de son incapacité à les satisfaire pleinement (on évoque souvent son impuissance), las de se battre contre lui-même et l’époque qu’il n’appréciait guère, las de devoir inventer un autre livre, lui qui en avait probablement fini avec la littérature.  

Les derniers mots du Métier de vivre sont célèbres : « Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. »

Pierre Adrian relève que deux jours plus tôt, Pavese, hanté par le suicide, écrivait : « Un clou chasse l’autre. Mais quatre clous font une croix. Mon rôle public, je l’ai accompli – j’ai fait ce que je pouvais. J’ai travaillé, j’ai donné de la poésie aux hommes, j’ai partagé les peines de beaucoup. »

Mêlant sa propre vie sentimentale – dans ses voyages en Italie, le narrateur est accompagné d’une fille à la peau mate – au dernier été pavésien, l’écrivain français fait de Turin l’écrin de son amour et de ses recherches.

« Turin était belle, n’en déplaise à ceux qui en pensaient du mal et la réduisaient à une usine à ciel ouvert ; un poumon vicié, une cuvette étouffante en été et glaciale en hiver. Elle avait changé. On l’avait assainie, ravalée. On avait débarbouillé son visage de la suie des fabriques. (…) Ses ciels rivalisaient avec ceux de Rome quand ils se libéraient tout à fait des nuages. On y respirait l’air pur des montagnes qu’on devinait au bout de certaines avenues. (…) A la fin de l’automne, Turin semblait cernée par les incendies. Les arbres venaient tremper leur chevelure cramoisie dans le Pô ; un sang roux coulait depuis les collines. »

Se rendant sur les lieux où vécut Pavese, son village natal (Santo Stefano Belbo), le village calabrais Brancaleone où le régime mussolinien l’exila pour activités antifascistes, Pierre Adrian, se rapprochant de plus en plus de son sujet au point de s’identifier quelquefois à lui, ne cesse de lire et relire Le Métier de vivre, dont il prélève des phrases clés : « Que quelques-uns de mes derniers poèmes soient convaincants, ne retire pas de son importance au fait que je les compose avec de plus en plus d’indifférence et de répugnance… »   

Briser la solitude et l’incommunicabilité par l’écriture, voir le monde avec subtilité à travers les yeux d’une femme – souvent décrit comme misogyne, Pavese écrivit pourtant « Il faut devenir plus femme. » -, chanter la saudade pour tenter d’en diminuer les effets.

Pavese écrit en janvier 1950 : « Nous sommes au monde pour transformer le destin en liberté (et la nature en causalité). »

On réussit, on échoue un peu, on échoue mieux, on retente, on se tue.

On va bien comme un poisson dans la glace.

Pierre Adrian, Hotel Roma, Gallimard, 2024, 192 pages

https://www.gallimard.fr/Contributeurs/Pierre-Adrian

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