Jean-Pierre Léaud, vie de cinéma, par Gérard Gavarry, écrivain

Jean-Pierre Léaud, dans La Maman et la putain, 1972, Jean Eustache

« La vie n’existe que quand je tourne, voilà le paradoxe. (…) Je suis complètement à l’aise devant la caméra, dix mille fois plus que dans la vie. » (Jean-Pierre Léaud, magazine Sofilm, juillet 2015)

J’ai croisé un jour Jean-Pierre Léaud.

Il était tard, vers minuit, c’était à Cannes pour le 50eme anniversaire du festival.

L’acteur marchait seul le long de la Croisette, un peu égaré, chancelant, c’était à la fois lui et l’un de ses personnages, rien ne pouvait vraiment les distinguer.

Il me plaît de le retrouver maintenant dans l’essai souple de Gérard Gavarry, Le cinéma de Léaud, qui dresse son portrait en de courts chapitres à partir d’un grand nombre de ses rôles, donnés sans obligation d’ordre chronologique.

Les analyses sont entrecoupées de souvenirs personnels d’un été passé à Pontigny (1958), où l’écrivain a côtoyé l’acteur dans une sorte de camp de vacances, mais aussi dans le quartier Jardin-des-Plantes à Paris (années 1980).

Léaud, c’est Antoine Doinel remontant à trois reprises le col de son pull dans Les Quatre cents coups, de François Truffaut (1959) et pleurant discrètement alors que le fourgon cellulaire dans lequel la police l’a embarqué l’emmène dans une maison d’arrêt.

Gérard Gavarry repère avec justesse le mélange d’agilité et de gaucherie caractérisant le comédien incarnant le visage de la Nouvelle Vague dans Masculin Féminin, de Jean-Luc Godard (1966).

Léaud, c’est un père Noël aux yeux bleus dans un film en noir et blanc de Jean Eustache (1966), caressant furtivement les clientes d’un grand magasin venant prendre la pause à ses côtés.

Dans Week-end, de Jean-Luc Godard (1967), il chante Guy Béart dans une cabine téléphonique – il appelle sa « maman » dans Out 1, de Jacques Rivette, 1971 -, et le voici dont la tête émerge d’un pull qu’il est en train d’enfiler « comme sortant de la vulve ultradilatée d’une parturiente » dans Le Départ, de Jerzy Skolimowski (1967).

Même quand il est sinistre, par exemple dans La mort de Louis XIV d’Albert Serra (2016) ou dans J’ai engagé un tueur d’Aki Kaurismäki (1990), l’acteur reste intrinsèquement burlesque.

Il se précipite, titube (Baisers Volés, de François Truffaut, 1968), se cache en se montrant (même film, au lit, alors que Fabienne Tabard – Delphine Seyrig – veut coucher avec lui).   

« Léaud, précise avec beaucoup de pertinence Gérard Gavarry, met en scène des signes. Ce qu’il inscrit dans l’espace filmé par la caméra est une chorégraphie de signes. »

Plus loin, prolongeant une pensée de Roland Barthes sur le théâtre classique français : « Le jeu de Léaud rejoint le classicisme. Car c’est souvent qu’il frôle du bout des doigts un objet ou un épiderme au lieu de franchement le saisir ou franchement le caresser ; qu’il lance avec furia la main vers une cible qu’elle n’atteindra qu’en douceur ; qu’il amorce tel rapprochement, qu’il l’accomplit presque et soudain, stop… On le voit faire ça dans nombre des films où il a joué. »

Léaud, c’est le feu de la parole, le flux d’un verbe incessant, spiralé, définitif (La Maman et la putain, de Jean Eustache, 1973), partageant une sorte de silence stupéfait face aux situations qu’il traverse.

Léaud, précise encore Gérard Gavarry, qui remarque qu’on ne le voit jamais nu, est un styliste de la pudeur, se construisant un corps de phrases, entre exaltation, rage, gravité, accablement et mélancolie, cigarette au bec dans nombre de ses films.

Léaud, c’est la préservation d’une singularité à tout prix, une façon de toujours se tenir à côté de la commande, de ne pas dépendre : « Partenaires, chefs op’, réalisateurs, ils sont nombreux, observe l’écrivain, à l’avoir dit : Léaud pendant un tournage n’est jamais là où on s’attend. De même aux yeux du spectateur il n’est conforme à aucun type de personnage tel qu’on le conçoit d’ordinaire. Il déjoue les codes. »

Tout entier image, Léaud résiste au Spectacle, c’est là tout son génie.

Il lui faut pour cela jouer la danse des mains et des traits du visage, chanceler un peu, regarder fixement, afin de préserver une forme de sincérité qui est poursuite de l’enfance.

Gérard Gavarry, Le cinéma de Léaud, P.O.L, 2024, 110 pages

https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-6083-4

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