
©Bernard Plossu
« Nous parlerons de voyage, d’amitié, de marche, de silence, d’un certain attachement à la solitude, à la contemplation. Au-delà de l’amitié, une connivence nous relie, une manière de toucher le monde par l’image pour Bernard Plossu, et pour moi par l’écriture, l’un et l’autre dans un affût qui ne cherche jamais l’appropriation mais le témoignage, épouser les mouvements du réel plutôt que de les commander. » (David Le Breton)
S’il fallait citer le titre de quelques livres à qui ne connaîtrait pas l’œuvre de Bernard Plossu, je propose ceux-ci : Le Voyage mexicain (1959), ouvrage séminal, Le Jardin de poussière (1990) pour l’attrait du désert, Au Nord (2006) pour la façon de ressentir un espace et la joie du mauvais temps (ami, selon le maestro, des photographes), L’heure immobile (2017) pour le goût de l’implacable lumière et du tragique espagnol, Tirages Fresson (2020) pour la mélancolie des couleurs, L’Odyssée des petites îles italiennes (2024) pour la famille unie trouvant dans un pays génial des lieux où se rassembler, Mucho amor (2024) pour le compagnonnage amoureux avec Françoise Nunez, l’indispensable artiste et épouse.

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Pour la vision rétrospective, il y a aussi le catalogue de l’exposition monographique de Strasbourg (2007), le très abouti L’abstraction invisible (entretiens avec Christophe Berthout, 2013), le Photo Poche (2024), et maintenant Bernard Plossu, Marcher la photographie, de l’anthropologue David Le Breton.
Vous êtes un honnête homme (sens générique) ? Ces livres sont pour vous.
Bernard Plossu n’est pas un mondain ou un discoureur s’enivrant de sa propre puissance, mais une âme fraternelle cherchant inlassablement à comprendre et percevoir par le truchement de son troisième œil le mystère de notre présence ici-bas.

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S’il est un témoin, sensible à l’air du temps, il est surtout poète, c’est-à-dire cherchant en chaque personne, objet et paysage contemplé, à la fois des points d’organisation formelle et des signes d’une énigme fondamentale.
Il faut pour entrevoir l’invisible beaucoup marcher, beaucoup rencontrer, beaucoup aimer.
Redonnant les dates principales de la vie de photographe de Bernard Plossu (période hippie aux Etats-Unis, période indienne, période africaine…), David Le Breton fait de son ami compris finement un portrait formidable.
Bernard Plossu prend le temps d’aller vite, il est insaisissable : on le croit ici, il est là ; on le pense réaliste, il expérimente le médium ; on le croit installé, c’est un aventurier avide de nouveaux départs.

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Est-ce cela une vie d’initiés ? Oui, certainement, pour qui a vécu l’adoubement des montagnes et des sables, des grandes villes et des petits ports, des personnages gigantesques (Edward T. Hall, Henry Miller and co) et des anonymes.
Si l’artiste est un passeur, Bernard Plossu l’est au suprême, qui ne cesse de mettre en relation ses amis, de créer des contacts, de refaire monde quand tout se défait et se déchire.
Sa passion de la marche est une passion de l’altérité, mais aussi la conscience d’un espace commun où engager son corps, « un retour à l’élémentaire ».
Faire l’homme, et dûment, disait Montaigne.

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« Le marcheur l’ignore parfois [ou préfère feindre de l’ignorer] mais les dieux sont à ses côtés et cheminent sans relâche dans son ombre, précise David Le Breton. Chaque espace d’une forêt, d’un fleuve, d’une vallée, d’une montagne, d’une rivière est sous l’empire du génie des lieux qui veille à l’hospitalité des uns et repousse les autres. En entrant dans son domaine le marcheur est saisi d’une émotion particulière. Il éprouve attirance ou répulsion, émerveillement ou terreur. Les lieux ne sont pas neutres, encore moins vides, ils sont toujours habités par ceux qui savent les sentir. Une force magnétique les traverse, propice ou périlleuse. »
Ne pas chercher mais attendre que les choses vous appellent, et si la photographie n’est pas devant vous, conseille l’artiste, retournez-vous, elle sera sûrement là.
Il faut s’effacer en restant présent, c’est la leçon du tireur à l’arc zen.
Le sociologue décrit ainsi l’éthique du photographe, qui est aussi un éloge de la délicatesse : « Il ne s’agit pas de s’attrister de la précarité de l’existence mais de la transformer en ferveur. Telle est la boussole qui n’a jamais quitté les mains de Bernard Plossu. »

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Pratiquer la photographie pour faire alliance tout en assumant une position de solitaire.
Danser dans l’espace comme une hirondelle andalouse, pour la simple joie d’exister.
Ne pas peser, saisir ce qui se transforme comme ce qui perdure dans son être.
Savoir que plus on sait, plus on ne sait rien.
Refuser les logiques de séparation.
Adopter la position de retrait du mystique, qui est aussi hyperconscience d’une interconnexion intégrale.
Etre un Apache, à Taos, en Ardèche, ou à Charleroi, regarder les nuages, se dépouiller pour ne faire qu’un avec la vastitude.
Rester sauvage, tout en étant très civilisé.
« Je photographie tout, confie-t-il dans un entretien : une nature morte, un paysage, un portrait, une main, un enfant… Tout parce que je « vois » tout le temps. Je suis ce genre de photographe qui vit avec son appareil. »
Bernard Plossu n’est-il donc pas, ce que l’on appelle, strictement – terme ici débarrassé des connotations romantiques ou new age – un voyant ?

David Le Breton, Bernard Plossu, Marcher la photographie, Médiapop Editions, 2025, 120 pages
https://mediapop-editions.fr/catalogue/bernard-plossu-marcher-la-photographie/

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