Colorier le Liban, par Rima Samman, artiste visuelle

©Rima Samman

« Les pans, les aires, les détails coloriés par Rima Samman dans ses images constituent à la fois des espaces abstraits qu’elle fait exister davantage et des zones qu’elle refoule par caviardage. Le geste opère véritablement dans les deux sens. Le coup de crayon appuyé, à la fois souligne et oblitère, enlumine et recouvre, augmente et retranche. » (Jean-Yves Jouannais)

Composé de trente-trois planches cartonnées, reprenant des clichés de presse colorisés à la main, Le Bonheur tue, de Rima Samman, se lit dans l’inventivité de ses diptyques juxtaposant images d’allégresse et scènes de drames ou témoignant de tensions.  

©Rima Samman

Le Liban est un pays merveilleux, mais régulièrement meurtri, par les guerres, les crises économiques, les conflits identitaires, la double explosion du port de Beyrouth en 2020 ayant rappelé à chacun la précarité des conditions d’existence en ce territoire multiconfessionnel.

Dans son livre dont la dimension d’exorcisme est manifeste, Rima Samman se réapproprie un pays très aimé qu’elle porte en elle avec douceur, bonheur et chagrin.

En coloriant les images, l’artiste leur redonne une dimension d’innocence qui en atténue quelque peu la part d’atrocité.

©Rima Samman

L’inquiétude est là, omniprésente, mais la joie de vivre doit l’emporter, telle est la position éthique de qui ne veut surtout pas se laisser enfermer dans le traumatisme.

La couleur et les ajouts de formes ramènent dans le présent des photographies une part d’enfance.

Se lisant de façon horizontale, Le Bonheur tue, au titre si bien choisi, révèle le Liban rêvé d’une auteure très imaginative.    

La vitalité l’emporte sur l’angoisse, l’énergie colorée sur l’effondrement psychologique et la noirceur des temps.

©Rima Samman

Manipuler les clichés, c’est leur redonner une âme, un mouvement, une dynamique allant dans le sens de la vie retrouvée, et relancée.

Ne pas fuir le passé, mais le regarder en face, avec l’arme enfantine des crayons de couleur.

Après L’Amour se porte autour du cou, Rima Samman poursuit son grand œuvre de régénération des images.

Il y a certes de la nostalgie ici, mais avant tout une affection ininterrompue pour un pays complexe, vivant sous de multiples menaces.

La livre a chuté, les banques sont vides, le quotidien est âpre.

©Rima Samman

En travaillant avec ses couleurs primaires sur des photographies d’actualité, ou relatant simplement l’ordinaire des jours, l’artiste les sauve en quelque sorte d’elles-mêmes, les sortant d’une gangue qui les enserre dans le registre pathétique.   

Des motifs reviennent sur les pages : la pose fixe et la fuite, les explosions de couleurs et les aplats plus sages, le libre corps des femmes dans la rue et les armes des hommes, les enfants portés dans l’urgence et la tranquillité, l’ordre et le chaos.

Il y a de l’enchantement dans cette façon d’enluminer le quotidien, sans masquer pour autant l’interminable guerre, dans une forme d’humour noir et de fausse naïveté quelquefois.

Recadrage par les crayons de couleur, effacements, gribouillages, suppléments graphiques, photomontage.

L’épaisseur des cartons fait songer à un livre pour enfant, mais plein de bruits et de fureur.

Le sang gagne les pages, les éclats d’obus, les civières de fortune.

©Rima Samman

Entre mémoire individuelle et collective, Le Bonheur tue ranime l’espoir quand tout semble si douloureux.

Au fond, c’est un livre qui croit au génie de l’enfance, porteur d’un enseignement dont nous devrions tous nous inspirer.

Le Bonheur tue est un album admirable.

Et que la musique – dernières images – l’emporte sur l’éternelle  affliction.

Rima Samman, Le Bonheur tue, conception graphique Patrick le Bescont, texte Jean-Yves Jouannais, 2025, 36 pages – 450 exemplaires

https://www.filigranes.com/livre/le-bonheur-tue/

https://www.rimasamman.com/

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