
Le vol des sorcières, 1798, Francisco de Goya
« Une doctrine d’amour coule sous la terre spirituelle de ces essais, parfois risquée et âpre, avec un bruit sourd et doux, comme si elle craignait d’être entendue trop clairement. »
Publié en 1914, le premier livre du penseur espagnol José Ortega y Gasset (1883-1955), Méditations sur Don Quichotte, est peu connu en France, bien que constituant peut-être le cœur de sa démarche philosophique, notamment en ce qui concerne l’art et la littérature.
Ce n’est pas un livre consacré exclusivement à l’œuvre de Cervantès, mais un ouvrage vagabond cherchant un chemin entre âme espagnole (marquée par la mort, la sensualité, l’imaginaire, l’impact de la présence) et tempérament germanique (goût de l’abstraction).
Alors que le monde bascule dans la guerre, l’esprit profondément européen d’Ortega y Gasset multiplie les pistes de réflexion, Don Quichotte, premier roman moderne, anti-épopée géniale, pouvant être considéré comme notre entrée dans une époque d’errance à la fois fabuleuse et inquiétante.
« Nous, les Espagnols, nous offrons à la vie un cœur blindé de rancune, et les choses, rebondissant dessus, sont cruellement rejetées. Depuis des siècles, nous assistons autour de nous à un effondrement incessant et progressif des valeurs. »
Composé d’une série liée de textes appelés « essais d’amour intellectuel », Méditations sur Don Quichotte est un livre libre accordant une importance première aux circonstances, à « ce qui se trouve près de nous ».
Désir de comprendre, « folie d’amour », jugement ouvert.
Ne pas accumuler des connaissances, mais ouvrir des synthèses.
Etre moins le Nil que son delta.
« A côté des sujets glorieux, on trouvera très souvent dans ces Méditations des choses plus insignifiantes. On s’attardera sur des détails du paysage espagnol, sur la manière de parler des paysans, sur les tournures des danses et des chants populaires, sur les couleurs et les styles des costumes et des ustensiles, sur les particularités de la langue et, de façon générale, sur les manifestations insignifiantes qui révèlent l’intimité d’un peuple. »
Commençant par une promenade dans un bois, cette œuvre pouvant être déroutante dans son mouvement se lit elle-même comme on emprunte dans une forêt des chemins inconnus.
Il n’est pas frivole de consacrer une partie de ses meilleures énergies à l’amour, à l’amitié, au plaisir, « aux petites choses de la vie quotidienne ».
En lecteur de Nietzsche, Ortega y Gasset pense l’existence en termes de vitalité, de dynamisme, de danse des instants, contre ce qu’il nomme le réactionnisme espagnol.
« Pardonnez-moi, par souci de concision, une formule paradoxale : la mort de ce qui est mort, c’est la vie. Il n’y a qu’un seul moyen de dominer le passé, royaume des choses défuntes : ouvrir nos veines et injecter leur sang dans les veines vides des morts. C’est ce que le réactionnaire ne peut pas faire : traiter le passé comme un mode de la vie. Il l’arrache à la sphère de la vitalité et, bien mort, le place sur son trône pour qu’il règne sur les âmes. Ce n’est pas un hasard si les Celtibères se sont fait remarquer dans l’Antiquité, car ils étaient le seul peuple à adorer la mort. Cette incapacité à maintenir le passé en vie est le trait véritablement réactionnaire. »
Qu’est-ce que la critique selon lui – et moi ?
« Je vois dans la critique un effort fervent pour mettre en valeur l’œuvre choisie. Tout le contraire, donc, de ce que fait Sainte-Beuve lorsqu’il nous emmène de l’œuvre à l’auteur, puis pulvérise ce dernier sous une pluie d’anecdotes. La critique n’est pas une biographie et ne se justifie pas en tant que travail indépendant si elle ne vise pas à compléter l’œuvre. Cela signifie, pour l’instant, que le critique doit introduire dans son travail tous les outils sentimentaux et idéologiques dont il dispose pour que le lecteur puisse recevoir l’impression la plus intense et la plus claire possible de l’œuvre. Il convient, plutôt que de corriger l’auteur, d’orienter la critique dans un sens affirmatif et de doter le lecteur d’un organe visuel parfait. L’œuvre est complétée par sa lecture. »
Les passages concernant spécifiquement Don Quichotte, « parodie triste d’un christ plus divin et serein », sont superbes, notamment quand est évoqué Flaubert.
Celui-ci proclamait : « Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire, Don Quichotte. »
Ortega y Gasset : « Madame Bovary est un Don Quichotte en jupes avec un minimum de tragédie dans l’âme. Elle est la lectrice de romans romantiques et la représentante des idéaux bourgeois qui ont plané sur l’Europe pendant un demi-siècle. Misérables idéaux ! Démocratie bourgeoise, romantisme positiviste ! »
La forêt bouge, comme la littérature.
Idéal chevaleresque à réactiver, sans passéisme.
Flaubert encore : « On me croit épris de réel, tandis que je l’exècre ; car c’est en haine du réalisme que j’ai entrepris Madame Bovary. »
A propos de Goya : « Enfermé dans la grotte d’Altamira, Goya aurait été le peintre des aurochs ou taureaux sauvages. Un homme sans âge ni histoire. Goya représente – comme peut-être l’Espagne – une forme paradoxale de la culture, la culture sauvage, sans hier, sans progression, sans sécurité, en perpétuel combat avec l’élémentaire, disputant chaque jour la possession du terrain qu’occupent ses plantes. »
Contempteur du rationalisme abstrait et du réductionnisme conformiste – lire La Révolte des masses (1930) -, José Ortega y Gasset a construit avec Méditations sur Don Quichotte une œuvre ouverte, en quelque sorte programmatique de ses ambitions intellectuelles, loin des antiennes habituelles du nationalisme espagnol rance, pour une Europe renouvelée par l’esprit des meilleurs et les gestes artistiques fondateurs.

José Ortega y Gasset, Méditations sur Don Quichotte, traduction de Mikaël Gomez Guthart, collection Pérégrines dirigée par Santiago Zuluaga, éditions fario, 2025, 152 pages
https://editionsfario.fr/livre/meditations-sur-don-quichotte/